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CONFÉRENCES
D'ANGLETERRE
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D'ERNEST RENAN
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Câlibàn, drame philosophique. Un- demiYolume 3 fr. »
Le Livak de Job. Un volume 7 Tr. 50
Le Cantique des cântioubs. Un volume 6 fr. »
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Dialogues PHILOSOPHIQUES. Un Yolume 7 fr. 50
Essais de morale et de chitioue. Un volume 7 fr. 50
lÊTUDES d'histoire RELIGIEUSE. Ud Tolume 7 fr. 50
Histoire générale des langues sémitiques. Un volume 12 fr. »
MÉLANGES d'histoirb ET DE VOYAGES. Un volume 7 fr. 50
Questions contemporaines. Un volume 7 fr. 50
La Réforme intellectuelle et morale. Un volume 7 fr. 50
Ayerroês et l'avbrroîsme, essai historique. Un volume 7 fr» 50
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HISTOIRE DES ORIGINES DU CHRISTIANISME
Six Tolameg in-8. — Prix de chaque volume : 7 fr. 50
Vie DE Jésus.
Les APOTRES.
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voyages de saint Paul.
Sous presse : Marc-Aurèle.
L'Antéchrist.
Les Évangiles et la seconde géné-
ration chrétienne.
L'Église chréteenne.
BROCHURES
La Chaire d'hébreu au Collège de France 1 fr. a
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Civilisation 1 fr. »
Discours de réception a l'Académic française 1 fr. *
Lettre A UN AMI d'Allemagne » fr. 50
La Monarchie constitutionnelle en France. 1 fr . »
La part de la Famille et de l'État dans l'Éducation.. « fr. 50
Spinoza, conférence donnée à la Haye 1 fri »
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Cet ouvrage se compose d'un volume in-4 de texte de 888 pages et d'un volume
in-folio de planches, composé de 70 planches 200 fr. m
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ÉTUDES d'histoire RELIGIEUSE 3 fr . 50
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HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE AU XI Ve SIÈCLE
Deux beaux volumes in-8o. — Prix : 16 francs.
3215-79.— CoBBiiL. Typ. et stér. Cbbtb.
CONFÉRENCES
D'ANGLETERRE
ROME ET LE CHRISTIANISME
MARC-AURÈLE
PAR
ERNEST RENAN
DK l'aCADBIIII PRAlfCÂISK
DEUXIÈME ÉDITION
g je- L k
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
M DCCC LXXX
Droiti de reproduction et de tradaction rétervé*
PREFACE
V institution des Hibbert lectures a été fondée
pour provoquer des séries de leçons sur les cha^
pitres les plus importants de f histoire religieuse.
C'est ainsi que M. Max Mûller y a traité du
développement général de la religion dans
rinde^ que M. Le Page Renouf y a parlé du
rôle religieux de FÉgypte. C'est en quelque
sorte une chaire d^ Histoire comparée des re-
ligions, mais une chaire où monte chaque
année un nouveau professeur^ et où chacun
ne parle que de ce qu'il a spécialement étudié.
Je me sentis donc profondément honoré quand
II PRÉFACE
les trustées de cette utile fondation nChi^
vitèrent à continuer un enseignement si di*
gnement commencé. Il y avait longtemps que
je désirais voir f Angleterre et serrer la main
des nombreux amis que fy compte. J'acceptai^
et certes une des récompenses de ma vie a été
Faccueil bienveillant que j'ai trouvé chez la
nation qui m'a toujours inspiré le plus d^ estime
et de haute sympathie. Ce spectacle dun peuple
fier et fort, avec la plus grande somme de li^
berté qu'on ait pu jusqu'ici faire porter à
rhumanité, m'a procuré une vive joie et m'a
confirmé dans la conviction que V avenir de
rEuropé, malgré bien des orages passagers, ap-
partient à un idéal de lumière et de paix.
Un des plus beaux établissernents de F Angle*
terre, /aRoyalinstitution/^iit compte dans son
sein tant d'hmnmes illustres, voulut bien aussi
.me demander de tenir la parole en une de ces
soirées du vendredi où assiste tout ce que
Londres a de plus éclairé. Je choisk Marc*
Aurêle pour sujet de f entretien, et me bornai
presque à lire quelques touchants passages de ce
moraliste incomparable. Aux applaudissements
qui les accueillirent, je me convainquis de plus
PBÉFACE III
en plus que notre société policée n'est sceptique
qu'en apparence, qu'elle a bien son dogme et
un dogme excellent^ la liberté^ le respect de
rame. Ce dogme-là vahicra tous les autres; seu-
lement, il faut se garder de croire qu'on aide
à son triomphe par des lois et des décrets. Lais^
sez faire la liberté ; les fanatiques la redoutent
plus que la persécution; la liberté sait très bien
toute seule se débarrasser de ses ennemis.
CONFÉRENCES HIBBERT
ROME ET LE CHRISTIANISME
PREMIÈRE CONFÉRENCE
PRONONCÉE LE 6 AVRIL 1880
EN QUEL SENS LE CHRISTIANISME. EST UNE
OEUVRE ROMAINE
CONFÉRENCES HIBBERT
PREMIÈRE CONFÉRENCE
EN QUEL SENS LE CHRISTIANISME EST UNE
OEUVRE ROMAINE
Mesdames et Messieurs,
J'ai été heureux et fier quand j'ai reçu
des curateurs de cette noble institution
l'invitation de venir continuer ici un ensei-
gnement inauguré par mon illustre confrère
et ami M. Max Millier, et dont l'utilité se
révélera de plus en plus. Une pensée large
et sincère fructifie toujours. Voilà plus de
trente ans que le vénérable Robert Hibbert
CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
fit un legs destiné dans sa pensée à favori-
ser les progrès du christianisme éclairé, in-
sépacables selon lui des progrès de la science
et de la raison. Sagement interprétée, cette
fondation est devenue, entre les mains d'ad-
ministrateurs intelligents, le point de dé-
part de conférences sur tous les grands
chapitres de Thistoirê religieuse de l'huma-
nité . Pourquoi, se sont dit avec raison les
promoteurs de cette^ réforme, pourquoi la
méthode qui a été bonne dans toutes les
parties de la culture intellectuelle ne serait-
elle pas bonne aussi dans le domaine de la
religion ? Pourquoi la poursuite de la vérité
sans aucun souci des conséquences serait-
elle dangereuse en théologie, quand elle est
approuvée de tous dans le domaine des
sciences sociales et naturelles ? Vous avez
cru en la vérité. Messieurs, et vous avez eu
raison. 11 n'y a qu'une vérité, et c'est se
f
ROME ET LE CHRISTIANISME
montrer peu respectueux envers la révéla-
tion que d'avouer que la critique doit adou-
cir, quand il s'agit d'elle, ses sévères pro-
cédés. Non, Messieurs, la vérité peut se
passer de complaisances. Je me suis rendu
avec bonheur à votre appel ; car j'entends
les devoirs envers la raison exactement
comme vous. Comme vous, je croirais faire
injure à une croyance en admettant qu'elle
a besoin d'être traitée avec une certaine
mollesse. Je crois, comme vous, que le culte
dû par l'homme à l'idéal consiste dans
la recherche scientifique, indépendante,
indifférente aux résultats, et que la vraie
manière de rendre hommage au vrai, c'est
de le poursuivre sans rémission, avec la
ferme résolution de lui tout sacrifier.
Vous aspirez à ce que ces conférences
présentent un grand ensemble historique
sur les efforts que notre espèce humaine a
1.
6 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE
faits pour résoudre les problèmes qui l'en-
tourent et qui touchent à sa destinée. Dans
l'état actuel de l'esprit humain, personne ne
peut espérer résoudre ces problèmes ; tout
dogmatisme, par cela seul qu'il est un dog-
matisme, nous est suspect. Nous accordons
volontiers qu'un système religieux ou phi-
losophique peut, qu'il doit même renfer-
mer une certaine part de vérité ; mais nous
lui refusons, préalablement à tout examen,
lapossibihté de renfermer la vérité absolue.
Ce que nous aimons, c'est l'histoire. L'his-
toire bien faite est toujours bonne. Car,
lors même qu'il serait prouvé que l'homme,
en cherchant à saisir Tinfîni, a poursuivi une
chimère, l'histoire de ces essais, plus géné-
reux que réussis, sera toujours utile. Elle
prouve que vraiment l'homme dépasse par
«es aspirations le cercle de sa vie limitée ;
elle montre quelle énergie il a' dépensée
ROME ET LE CHRISTIANISME
pour Tamour pur du bien et du vrai; elle
nous apprend à Festimer, ce pauvre déshé-
rité, qui, outre les souffrances que la nature
lui impose, s'impose encore la torture de
rinconnu, la torture du doute, les âpres
résistances de la vertu, les abstinences du
rigorisme, les supplices volontaires de l'as-
cète. Tout cela, est-ce en pure perte? Cet
effort, sans cesse renouvelé, pour atteindre
l'inatteingible, est-il aussi vain que la course
de l'enfant après l'objet toujours fuyant de
son désir? J'ai peine à le croire, et la foi,
qui m'échappe quand j'examine en détail
chacun des systèmes qui se sont partagé le
monde, je la trouve en partie quand je ré-
fléchis à l'ensemble de ces systèmes. Toutes
les religions peuvent être défectueuses et
partielles; la religion n'en est pas moins
dans FhumanHé quelque chose de divin et
la marque d'une destinée supérieure. Non,
CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
ils n'ont pas travaillé dans le vide, ces grands
fondateurs, ces réformateurs, ces prophètes
de tous les âges, qui ont protesté contre les
fausses évidences du matérialisme grossier,
qui se sont brisé la tête contre le mur de
l'apparente fatalité qui nous enferme, qui
ont usé leur pensée, donné leur vie pour
Faccomplissement d'une mission que l'esprit
de leur siècle leur avait imposée. Si le fait
de l'existence des martyrs ne prouve pas la
vérité exclusive de telle ou telle secte (toutes
les sectes pouvant produire un riche marty-
rologe), ce fait en général prouve que le
zèle religieux répond à quelque chose de
mystérieux. Tous, tant que nous sommes,
nous sommes fils de martyrs. Ceux qui par*
lent le plus de scepticisme sont souvent les
plus convaincus, les plus désintéressés. Ceux
qui ont fondé chez vous la liberté religieuse
et politique, ceux qui ont fondé dans l'Eu-
nOUE ET LE CnaiSTIANISMK
rope entière la liberté de chercher et de
penser, ceux qui ont travaillé à Faméliora-
tîon du sort deshommes, ceux qui trouveront
sans doute le moyen de Faméliorer beau-
coup encore, ont expié ou expieront leur
bonne action ; car on n'est jamais récom-
pensé de ce qu'on fait pour le bonheur de
l'humanité. Et cependant ils auront toujours
des imitateurs. 11 y aura toujours pour re-
prendre leur œuvre des incorrigibles, des
possédés de Tesprit divin qui sacrifieront
leurs intérêts personnels à la vérité, à la
justice. Allez; ils ont choisi la meilleure
part ! Je ne sais quoi m'assure que celui qui,
sans bien savoir pourquoi, par simple no-
blesse de nature, a pris pour lui dans ce
monde le lot, essentiellement improductif,
de bien faire, a été le vrai sage, a décou-
vert avec plus de sagacité que l'égoïste le
légitime emploi de la vie.
10 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
I
Vous m'avez demandé de retracer devant
vous une des pages d'histoire religieuse qui'
mettent les pensées que je viens de dire
dans leur plus grand jour. Les origines du
christianisme sont l'épisode le plus héroïque
de l'histoire de l'humanité. Jamais l'homme
ûe tira de son cœur plus de dévouement,
plus d'amour de l'idéal que dans les cent
cinquante années qui s'écoulèrent . depuis
la douce vision galiléenne, sous Tibère, jus-
qu'à la mort de Marc-Aurèle. Jamais la con-
science religieuse ne fut plus éminemment
créatrice, et ne fonda avec plus d'autorité
la loi de Tavenir. C'est du sein du judaïsme
que sortait ce mouvement extraordinaire,
auquel nul autre ne saurait être comparé.
ROME ET LE CHRISTIANISME il
Mais il est douteux que le judaïsme seul
eût conquis le monde. U fallait qu'une école
jeune et hardie, sortie de son sein, prît le
parti audacieux de renoncer à la plus
grande partie du rituel mosaïque. Il fallait
surtout que le mouvement nouveau fût
transporté dans le milieu grec et latin, en
attendant les barbares, et, devint comme un
levain au sein de ces races européennes par
lesquelles l'humanité accomplit ses desti-
nées. Quel beau sujet traitera devant vous
celui qui sera chargé un jour de vous expo-
ser ce que fit la Grèce dans cette grande
œuvre commune ! Vous m'avez chargé de
vous exposer la part de Rome. L'action de
Rome est la première en date. Ce n'est guère
que dans la première partie du m* siècle
que le génie grec, avec Clément d'Alexan-
drie et Origène, s'empare réellement du
christianisme. Dès le ii* siècle, j'espère vous
12 CONFÉRENCES D'aNGLETERRE
le montrer, Rome exerça une action décisive
sur rÉglise de Jésus.
En un sens, Rome a répandu la religion
dans le monde, comme elle y a répandu la
civilisation, comme elle y a fondé l'idée d'un
gouvernement central, s'étendant à des sur-
faces considérables de pays. Mais, de même
que la civilisation que Rome a répandue
n'était pas la petite, étroite, austère culture
de l'ancien Latium, mais bien la grande
et large civilisation que la Grèce avait créée ;
de même la religion à laquelle en définitive
elle prêta sou appui ne fut pas la supersti-
tion mesquine qui suffisait aux rudes habi-
tants primitifs du Palatin ; ce fut le judaïsme,
c'est-à-dire justement la religion que Rome
méprisait et haïssait le plus, celle que deux
ou trois fois elle crut avoir vaincue définiti-*
vement, au profit de son propre culte na-
tional.
ROME ET LE CHRISTIANISME 18
C'était quelque chose d'assez chétif que
cette antique religion du Latium, qui con-
tenta durant des siècles une race douée de
besoins intellectuels et moraux peu étendus,
chez laquelle les mœurs et la tenue sociale
prenaient presque la place de la religion.
Comme Ta parfaitement prouvé M. Boissier,
on ne \it jamais une conception plus fausse
de la Divinité. Dans le culte romain, comme
dans la plupart des anciens cultes italiotes,
la prière est une formule magique, agissant
par sa, vertu propre, indépendamment des
dispositions morales de celui qui prie ; on ne
prie que pour un but intéressé ; il y a des
registres appelés indigitamenta, contenant la
listes des dieux qui pourvoient à tous les
besoins de 1 homme. 11 ne faut pas se trom-
per. Si on ne donne pas au dieu son nom
véritable, celui sous lequel il se plaît à
être invoqué, il serait capable de mal 9n-
14 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE
tendre, ou de prendre la chose de travers.
Or ces dieux, qui sont en quelque sorte les
forces du monde, sont innombrables *. Il
y a un petit dieu qui fait pousser à l'enfant
son premier cri {vaticanus) ; il y en a un au-
tre qui préside à sa première parole [fabii-
linus)^ un autre qui apprend au baby à man-
ger [educa), un autre qui lui apprend à boire
{potina)^ un autre qui le fait tenir tranquille
dans son berceau [cuba). Enfin, la bonne
femme de Pétrone avait raison quand elle
disait en parlant de la Campanie : « Ce pays
est si peuplé de divinités qu'il est plus facile
d'y trouver un dieu qu'un homme. » Avec
cela, des séries sans fin d'allégories ou abs-
tractions divinisées, la Peur, la Toux, la
Fièvre, la Fortune virile, la Pudicité patri-
cienne, la Pudicité plébéienne, la Sécurité du
siècle, le Génie de la douane (ou de l'oc-
1. G. Boissier, 'Religion romaine, p. 1 et âuiv.
*^
ROME ET LE CHRISTIANISME 19
troi) V, et par-dessus tout (écoutez; celui-ci,
à vrai dire, était le grand Dieu de Rome),
le Salut du peuple rcjmaia. C'était une reli-
gion civile, dans toute la force du terme.
C'était essentiellement la religion de l'État ;
il n'y avait aucun sacerdoce distinct des
fonctions de l'État; l'État était le véritable
dieu de Rome. Le père y avait droit de vie
et de mort sur son fils, mais si ce fils avait
la moindre fonction, et que le père le ren-
contrât sur son chemin, il descendait de
cheval, et s'inclinait devant lui.
La conséquence de ce caractère essentiel-
lement politique fut que la religion romaine
resta toujours une religion aristocratique.
On devenait pontife comme on devenait
préteur ou consul ; quand on briguait ces
fonctions religieuses, on ne subissait aucun
examen; on n'allait pas faire une retraite
1 . Genio portorii publici. Inscr. de Bulgarie.
iQ CONFÉRENCES d'ANGLETERRE
dans un séminaire; on ne se demandait pas
si on avait la vocation ecclésiastique. On
prouvait qu'on avait bien servi son pays, et
qu'on s'était bien battu à tel combat. Nul
esprit sacerdotal; ces pontifes civils res-
taient des hommes froids, pratiques, et n'a-
vaient pas la moindre idée que leurs fonc-
tions allaient les séparer du monde. La re-
ligion de Rome est en tout l'inverse de la
théocratie. La loi civile règle les actes; elle
ne s'occupe pas des pensées; ainsi faisait la
religion romaine ; Rome n'eut jamais la
moindre idée du dogme. L'observation
exacte des rites commande à la Divinité,
laquelle n'a pas à s'enquérir de la piété ou
des sentiments du cœur, si la requête est en
forme. 11 y a plus : la dévotion est un dé-
faut; elle implique une exaltation dange-
reuse chez le peuple. Le calme, l'ordre, la
régularité, voilà ce qu'il faut. Le reste es
r
ROME ET LE CHRISTIANISME 17
un excès (super sHtio). Gaton défend absolu-
ment de laisser concevoir à Tesclave aucun
sentiment de piété. « Sachez, dit-il, que
c'est le maître qui sacrifie pour toute la
maison. » Voilà, j'espère, qui est civil, laïque
et péremptoire. Il ne faut pas manquer à ce
que l'on doit aux dieux; mais il ne faut pas
leur donner plus qu'on ne doit; c'est là la
superstitio, dont le vrai Romain avait autant
d'horreur que de l'impiété.
Y avait-il, je vous le demande, une re-
ligion moins susceptible que celle-là de de-
venir la religion du genre humain! Non
seulement l'accès du sacerdoce était à l'ori-
gine interdit aux plébéiens, mais ils furent
longtemps exclus du culle public. Dans la
grande lutte pour l'égalité civile qui remplit
l'histoire de Rome, la religion est le grand
argument qu'on opposeaux révolutionnaires.
« Comment, leur disait-on, pourriez-vous de-
2.
*8 CONFÉRENCES D'aNGLETERRE
venir préteur ou consul? vous n'avez pas le
droit de prendre les auspices. » Aussi le
peuple était-il très peu attaché à la reli-
gion. Chaque victoire populaire est, comme
nous dirions, suivie d'une réaction anticlé-
ricale; l'aristocratie, au contraire, resta tou-
jours fidèle à un culte qui donnait une sanc-
tion divine à ses privilèges.
La question se posa bien plus vive encore
quand le peuple romain, par ses mâles ver-
tus patriotiques, eut conquis tous les peu-
ples des bords delà Méditerranée. Quel in-
térêt voulez-vous qu'un Africain, un Gaulois,
un Syrien prît à un culte qui ne touchait
qu'un tout petit nombre de familles altières
et souvent tyranniques? Partout les cultes
locaux continuèrent; mais Auguste, qui fut
eacore plus un organisateur religieux qu'un
grand politique, fit planer partout l'idée ro-
maine par son institution du culte de Rome.
ROME ET LE CHRISTIANISME \%
Les autels de Rome et d'Auguste devinrent
le centre d'une organisation hiérarchique
de flamines et de sévirs augustaux, qui a
servi de base plus qu'on ne pense à la di-
vision des diocèses et des provinces ecclé-
siastiques. Auguste admit tous les dieux lo-
caux comme des dieux lares; il permit de
plus qu'au nombre de dieux lares, dans cha-
que maison, dans chaque carrefour, on ad-
joignît un lare additionnel, le Génie de TEm-
pereur. Grâce à cette confraternité, tous les
dieux locaux, tous les dieux particuliers de-
vinrent des « dieux augustes ». C'était là
un bel avancement. Mais cette grande ten-
tative d'un culte de l'État romain était no-
toirement insuffisante pour satisfaire les be-
soins religieux du cœur. Il y avait d'ailleurs
un dieu qui ne pouvait en aucune façon
s'accommoder de cette confraternité; c'é-
tait le Dieu des Juifs. Impossible de faire
20 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
*^
passer Jéhovah pour uu dieu lare, et de
l'associer au Génie de l'empereur. Il était
visible dès lors que la bataille allait s'éta-
blir entre l'État romain et ce Dieu intrai;isi-
geant et réfractaire, qui ne se pliait pas aux
complaisantes transformations exigées par
la politique du temps.
Eh bien ! \oilà le phénomène historique
le plus extraordinaire, la plus haute ironie
de toute l'histoire : c'est que le culte que
Rome a répandu dans le monde n'est pas
du tout le \ieux culte de Jupiter Capitolin
ou Latiaris, encore moins le culte d'Au-
guste et du Génie de Tempereur, c'est jus-
tement le culte de Jého\ah; c'est le judaïsme
dans sa forme chrétienne que Rome a pro-
pagé, sans le vouloir, d'une si forte manière,
qu'à partir d'une certaine époque, roma-
nisme et christianisme sont devenus deux
mots presque synonymes.
ROME ET LK CHRISTIANISME îl
Certes, je le répète, il est plus que dou-
teux que le judaïsme pur, celui qui s'est
développé sous forme talmudique, et qui
dure encore si puissant de nos jours, eût
eu cette fortune extraordinaire. La propa-
gande juive se fit par le christianisme. Mais
on n'entend rien à l'histoire religieuse (quel-
qu'un, j'espère, vous le démontrera un jour),
si Ton ne pose pas en principe fondamental
que le christianisme est à son origine le ju-
daïsme lui-même, — le judaïsme, avec ses
féconds principes d'aumône et de charité,
avec sa confiance absolue dans l'avenir de
l'humanité, avec cette joie du cœur dont il
a toujours eu le secret, — seulement le ju-
daïsme, dégagé des observances et des traits
distinctifs qui avaient été inventés pour carac-
tériser la religion propre des enfants d'Israël.
S2 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE
II
Si on étudie, en effet, la marche des mis-
sions chrétiennes primitives, on remarque
que toutes se dirigèrent \ers l'ouest, en d'au-
tres termes, se donnèrent pour théâtre et
pour cadre l'empire romain. Si l'on excepte
quelquespetites portions du territoire, vassal
des Arsacides, compris entre TEuphrate et
le Tigre, l'empire des Parthes ne reçut pas
de missions chrétiennes, au i®' siècle. Le
Tigre fut, du côté de l'orient, une borne
que le christianisme ne dépassa que sous les
Sassanides. Deux grandes causes, la Médi-
terranée et Fempire romain, déterminèrent
ce fait capital.
La Méditerranée était depuis mille ans la
grande route où s'étaient croisées toutes les
HOME ET LE CHRISTIANISME 23
civilisations et toutes les idées. Les Ro-
mains, l'ayant délivrée de la piraterie, en
avaient fait une voie de communication sans
égale. C'était, en quelque sorte, le chemin
de fer de ces temps-là. Une nombreuse ma-
rine de cabotage rendait très faciles les
voyages sur les côtes de ce grand lac. La
sécurité relative qu'offraient les routes de
l'Empire, les garanties qu'on trouvait dans
les pouvoirs publics, la diffusion des Juifs
surtout le littoral de la Méditerranée, l'usage
de la langue grecque dans la portion orien-
tale de cette mer, l'unité de civilisation que
les Grecs d'abord, puis les Romains y
avaient créée, firent, de la carte de l'Empire,
la carte même des pays réservés aux mis-
sions chrétiennes et destinés à devenir chré-
tiens. Vorbis romain devint Vorbis chrétien,
et en ce sens on peut dire que les fondateurs
de TEmpire ont été les fondateurs de lamo-
24 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
narchie chrétienne, ou du moins qu'ils en
ont dessiné les contours. Toute province
conquise par Fempire romain a été une pro-
vince conquise au christianisme. Qu'on se
figure les apôtres en présence d'une Asie
Mineure, d'une Grèce, d'une Italie divisées en
cent petites républiques, d'une Gaule, d'une
Espagne, d'une Afrique, d'une Egypte en
possession de vieilles institutions nationales,
on n'imagine plus leur succès, ou plutôt
on n'imagine plus que leur projet ait pu
naître. L'unité de l'Empire était la con-
dition préalable de tout grand prosélytisme
religieux, se mettant au-dessus des natio-
nalités. L'Empire le sentit bien au iv* siècle;
il devint chrétien; il vit que le christia-
nisme était la rehgion qu'il avait faite sans
le savoir, la religion délimitée par ses fron-
tières, identifiée avec lui, capable de lui
procurer une seconde vie. L'Éghse, de
ROME ET LE CHRISTIANISME
23
son côté, se fît toute romaine et elle est
restée jusqu'à nos jours comme un débris
de l'Empire» Pendant tout le moyen âge,
l'Église c'est la vieille Rome ressaisissant
son autorité sur les barbares qui l'ont vain-
cue, leur imposant ses décrétales, comme
autrefois elle leur imposait ses lois, les gou-
vernant par ses cardinaux comme aupara-
vant elle les gouvernait par ses légats im-
périaux et ses proconsuls.
En créant son vaste empire, Rome posa
donc la condition matérielle de la propaga-
tion du christianisme. Elle créa surtout Télat
moral qui servit à la doctrine nouvelle
d'atmosphère et de milieu. En tuant partout
la politique, elle créa ce qu'on peut appeler
le socialisme et la religion. Au sortir des
effroyables guerres qui depuis des siècles
déchiraient le monde, l'Empire fut une ère
de prospérité et de bien-être comme on
3
26 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE
n'en avait jamais connu ; il est même permis
d'ajouter, sans paradoxe, de liberté. La li-
berté de penser, du moins, ne fît que gagner
au régime nouveau. Cette liberté-là se trouve
souvent mieux d'avoir afiFaire à un roi ou à
un prince qu'à des bourgeois jaloux et bor-
nés. Les républiques anciennes ne l'eurent
pas. Les Grecs firent sans cela de grandes
choses, grâce à l'incomparable puissance de
leur génie; mais, il ne faut pas l'oublier,
Athènes avait bel et bien Tinquisition. L'in-
quisiteur, c'était l'archonte-roi ; le saint
office, c'était le portique Royal, auquel res-
sortissaient les accusations d'impiété. Les
accusations de cette sorte étaient fort nom-
breuses; c'est le genre de causes qu'on
trouve le plus fréquemment dans les ora-
teurs attiques. Non seulement les délits phi-
losophiques, tels que la négation de Dieu ou
de la Providence, mais les atteintes les plus
ROME ET LE CHRISTIANISME 27
légères aux cultes municipaux, la prédication
de reb'gions étrangères, les infractions les
plus puériles à la scrupuleuse législation
des mystères, étaient des crimes entraînant
la mort. Les dieux qu'Aristophane bafouait
sur la scène tuaient quelquefois. Us tuèrent
Socrate ; ils faillirent tuer Alcibiade. Anaxa-
gore, Protagoras, Diagoras de Mélos, Pro-
dicus de Céos, Stilpon, Aristote, Théo-
phraste, Aspasie, Euripide, furent plus ou
moins sérieusement inquiétés. La liberté de
penser fut, en somme, le fruit des royautés
sorties de la conquête macédonienne. Ce
furent les Attales, les Ptolémées, qui les
premiers donnèrent aux penseurs les faci-
lités qu'aucune des vieilles républiques ne
leur avait offertes. L'empire romain conti-
nua la même tradition. Il y eut, sous l'Em-
pire, plus d'un acte arbitraire coptre les
philosophes ; mais cela venait toujours de
Î8 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
ce qu'ils s'occupaient de politique. On cher-
cherait vainement, dans le recueil des lois
romaines antérieures à Constantin, un texte
con tre la liberté de penser, dans l'histoire des
empereurs, un procès de doctrine abstraite.
Pas un savant ne fut troublé dans ses recher-
ches. Des hommes que le moyen âge eût brû-
lés, tels que Gahen, Lucien, Plotin, vécurent
tranquilles, protégés par la loi. L'Empire
inaugura une période de liberté, en ce sens
qu'il éteignit la souveraineté absolue de la
famille, de la ville, do la tribu, et remplaça
ou tempéra ces souverainetés par celles de
l'État. Or, un pouvoir absolu est d'autant
plus vexatoire qu'il s'exerce dans un cercle
plus restreint. Les républiques anciennes,
la féodahlé, tyrannisèrent l'individu bien
plus que ne l'a fait l'État. Certes, l'empire
romain, à certaines époques, persécuta du-
rement le christianisme; mais du moins il ne
ROME ET LE CHRISTIANISME 29
Tarrêta pas. Or, les républiques l'eussent
rendu impossible; le judaïsme, s'il n'avait
subi la pression de rautorité romaine, eût
suffi pour TétoufiFer. Ce qui empêcha les
pharisiens de tuer le christianisme, ce fu-
rent les magistrats romains.
De larges idées de fraternité, universelles,
sorties pour la plupart du stoïcisme, une
sorte de sentiment général de l'humanité,
étaient le fruit du régime moins étroit et de
l'éducation moins exclusive auxquels l'in-
dividu était soumis. On rêvait une nouvelle
ère et de nouveaux mondes. La richesse
publique était grande, et, malgré l'imper-
fection des doctrines économiques du temps,
l'aisance fort répandue.
Les mœurs n'étaient pas ce qu'o*n se
figure souvent. A Rome, il est vrai, tous
les vices s'affichaient avec un cynisme ré-
voltant ; les spectacles surtout avaient in-
3.
30 CONFÉRENCES D*ANGLETËRRE
troduit une affreuse corruption. Certains
pays, comme TÉgypte, étaient aussi des-
cendus à la dernière bassesse. Mais il y avait
dans la plupart des provinces une classe
moyenne, où la bonté, la foi conjugale,
les vertus domestiques, la probité, étaient
suffisamment répandues. Existe-t-il quelque
part un idéal de la vie de famille, dans un
monde d'honnêtes bourgeois de petites
villes, plus charmant que celui que Plu-
tarque nous a laissé ? Quelle bonhomie !
Quelle douceur de mœurs ! Quelle chaste
et aimable simplicité ! Chéronée n'était évi-
demment pas le seul endroit où la vie fût
si pure et si innocente.
Les habitudes, même en dehors de Rome,
avaient bien encore quelque chose de cruel,
soit comme reste des mœurs antiques,
partout sanguinaires, soit par l'influence
spéciale de la dureté romaine. Mais on-
ROME ET LE CHRISTIANISME 3L
était en progrès sous ce rapport. Quel sen-
timent doux et pur, quelle impression de
mélancolique tendresse n'avaient pas trouvé,
sous la plume de Virgile ou de TibuUe, leur
plus fine expression ? Le mende s'assou-
plissait, perdait sa rigueur antique, acqué-
rait de la mollesse et de la sensibilité. Des
maximes d'humanité se répandaient; l'éga-
lité, l'idée abstraite des droits de l'homme,
étaient hautement prêchées par le stoïcisme.
La femme devenait de plus en plus maltresse
d'elle-même ; les préceptes sur la manière
de traiter les esclaves s'élevaient. L'esclave
n'est plus cet êlre nécessairement grotesque
et méchant, que la comédie latine introduit
pour provoquer les éclats de rire, et que
Caton recommande de traiter comme une
bête de somme. Maintenant les temps sont
bien changés. L'esclave est moralement
égal à son maître; orl admet qu'il est ca-
32 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE
pable de vertu, de fidélité, de dévouement,
et il en donne des preuves. Les préjugés
sur la noblesse de naissance s'effaçaient.
Plusieurs lois très humaines et très justes
s'établissaient, même sous les plus mauvais
empereurs. Tibère était un financier habile ;
il fonda sur des bases excellentes un éta-
blissement de crédit foncier; Néron porta
dans le système des impôts, jusque-là inique
et barbare, des perfectionnements qui font
honte même à notre temps. Le progrès de
la législation était considérable, bien que
la peine de mort fût encore stupidement
prodiguée. L'amour du pauvre, la sympa-
thie pour tous, l'aumône, devenaient des
vertus.
ROME ET LE CHRISTIANISME 33
III
Certes, je comprends et je partage Tin-
dignatioD des libéraux sincères contre un
régime qui fit régner sur le monde un
effroyable despotisme. Mais est-ce notre
faute si les besoins de rhumauité sont
divers, ses aspirations multiples, ses visées
contradictoires ? La politique n'est pas tout
ici-bas. Ce que le monde voulait, après ces
effroyables boucheries des siècles antiques,
c'était la douceur, l'humanité . L'héroïsme,
on en avait assez ; ces mâles déesses, bran-
dissant éternellement leur lance au haut des
acropoles, n'inspiraient plus aucun senti-
ment. La terre, comme au temps de Cad-
mus, avait dévoré ses plus nobles fils. Les
hautes races de la Grèce s'étaient entre-
S4 CONFÉRENCES d'anGLETERRE
tuées; le Péloponèse était un désert. La
«
douce voix de Virgile résumait bien le cri
de rhumanité : Paix ! pitié !
L'établissement du christianisme répondit
à ce cri de toutes les âmes tendres et fati-
guées. Le christianisme ne pouvait naître et
se répandre qu'à une époque oti il n'y avait
plus de cités libres. Si quelque chose manque
totalement aux fondateurs de l'Église, c'est
le patriotisme. Ils ne sont pas cosmopolites ;
car toute la planète est pour eux un lieu
d'exil ; ils sont idéalistes dans le sens le plus
absolu. La patrie est un composé de corps
et d'âme. L'âme, ce sont les souvenirs, les
usages, les légendes, les malheurs, les espé-
rances, les regrets communs ; le corps, c'est
le sol, la race, la langue, les montagnes,
les fleuves, les productions caractéristiques.
Or, jamais on ne fut plus détaché de tout
cela que les premiers chrétiens. Ils ne
ROME ET LE CHRISTIANISME 35
tiennent pas à la Judée ; au bout de quel-
ques années, ils ont oublié la Galilée; la
gloire de la Grèce et de Rome leur est in-
différente. Les contrées où le christianisme
s'établit d'abord, la Syrie, Chypre, l'Asie
Mineure, ne se souvenaient plus d'un temps
où elles eussent -été libres. La Grèce et
Rome avaient, il est vrai, encore un grand
sentiment national. A Rome, le patriotisme
vivait dans quelques familles ; en Grèce, le
christianisme ne fructifie qu'à Corinthe,
ville qui, depuis sa destruction par Mum-
mius et sa reconstruction par César, était
un ramas de gens de toute sorte. Les vrais
pays grecs, alors comme aujourd'hui, très
jaloux, très absorbés par le souvenir de leur
passé, se prêtèrent peu à la prédication
nouvelle ; ils furent toujours médiocrement
chrétiens. Au contraire, ces pays mous,
gais, voluptueux, d'Asie, de Syrie, pays de
36 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
plaisir, de mœurs libres, de laisser aller,
habitués à recevoir la vie et le gouverne-
ment d'ailleurs, n'avaient rien à abdiquer en
fait de fierté et de traditions. Les plus an-
ciennes métropoles du christianisme, An-
tioche, Éphèse, Thessalonique, Corinthe,
Rome, furent des villes communes, si j*ose
le dire, des villes à la façon de la moderne
Alexandrie, où affluaient toutes les races,
où ce mariage entre l'homme et le sol, qui
constitue une nation, était absolument
rompu.
L'importance donnée aux questions so-
ciales est toujours à l'inverse des préoccu-
pations politiques. Le socialisme prend le
dessus quand le patriotisme s'affaiblit. Le
christianisme fut l'explosion d'idées sociales
et religieuses qui était devenue inévitable
depuis qu'Auguste avait mis fin aux luttes
politiques. Culte universel comme l'isla-
j
ROME ET LE CHRISTIANISME 37
mismc, le christianisme sera au fond l'en-
nemi des nationalités. Que de siècles, que
de schismes il a fallu pour qu'on arrivât à
former des églises nationales avec une reli-
gion qui fut d'abord la négation de toute
patrie terrestre, qui naquit à une époque où
il n'y avait plus au monde de cité ni de ci-
toyens, et que les vieilles républiques, roi-
des et fortes, d'Italie et de Grèce eussent
sûrement expulsée comme un poison mortel
pour l'État!
Et ce fut là une des causes de grandeur
du culte nouveau. L'humanité est chose di-
verse, changeante, tiraillée par des désirs
>
opposés. Grande est la patrie, et saints sont
les héros de Marathon et des Thermopyles.
La patrie, cependant, n'est pas tout ici-bas.
m
On est homme et fils de Dieu, avant d'être
Français ou Allemand. Le royaume de Dieu,
rêve éternel qu'on n'arrachera pas du cœur
38 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE
de rhorame, est la protestation contre ce
que le patriotisme a de trop exclusif. La
pensée d'une organisation de Thumanité en
vue de son plus grand bonheur et de son
amélioration morale est légitime. L'État ne
sait et ne peut savoir qu'une seule chose,
organiser l'égoïsme collectif. Cela n'est
pas indifférent, car l'égoïsme est le plus
puissant et le plus saisissable des mobiles
humains. Mais cela ne suffit pas. Les gou-
vernements qui sont partis de cette suppo-
sition que l'homme n'est composé que d'in-
stincts cupides se sont trompés. Le dévoue-
ment est aussi naturel que l'égoïsme à
l'homme de grande race. L'organisation du
dévouement, c'est la religion . Qu'on n'espère
donc pas se passer de religion ni d'associa-
tions religieuses. Chaque progrès des sociétés
modernes rendrace besoin-làplus impérieux.
Une grande exaltation des sentiments
ROME ET LE CHRISTIANISME 39
religieux était doDC la conséquence de la
paix romaine établie par Auguste. Au-
guste le sentait; mais, je le demande,
quelle satisfaction présentaient aux besoins
religieux qu'on venait d'exciter les insti-
tutions que Rome avait la prétention de
croire éternelles? Presque aucune assuré-
ment. Tous ces vieux cultes, d'origine fort
diverse, avaient un trait commun : c'était
une égale impossibilité d'arriver à un en-
seignement théologique, à une morale ap-
pliquée, à une prédication édifiante, à un
ministère pastoral vraiment fructueux pour
le peuple. Le temple païen n'était nullement
ce que furent à leur belle époque la syna-
gogue et l'église, je veux dire la maison
commune, l'école, l'hôtellerie, l'hospice,
l'abri où le pauvre allait chercher un asile.
C'était une froide cella^ où Ton n'entrait
guère, où l'on n'apprenait rien. L'affectation
40 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE
que mettaient les patriciens romains à dis-
tinguer la « religion », c'est-à-dire leur
propre culte, de la «superstition » , c'est-à-
dire des cultes étrangers, nous paraît pué-
rile. Touô les cultes païens étaient essentiel-
lement superstitieux. Le paysan qui, de nos
jours, met un sou dans le tronc d'une cha-
pelle à miracle, qui invoque tel saint pour
ses bœufs ou ses chevaux, qui boit de cer-
taines eaux dans certaines maladies, est en
cela païen. Presque toutes nos superstitions
sont les restes d'une religion antérieure au
christianisme, que celui-ci n'a pu déraciner
entièrement. Si l'on voulait retrouver de nos
jours l'image du paganisme, c'est dans
quelque village perdu, au fond des campa-
gnes les plus arriérées, qu'il faudrait la cher-
cher.
N'ayant pour gardiens qu'une tradition
populaire vacillante et des sacristains inté-
ROME ET LE CURISTIANISHE 41
ressés, les cultes païens ne pouvaient man-
quer de dégénérer en adulation. Auguste,
quoique avec réserve, accepta d'être adoré
de son vivant dans les provinces. Tibère
laissa juger sous ses yeux cet ignoble con-
cours des vQles d'Asie, se disputant Thon-
neur de lui élever un temple. Les extrava-
gantes impiétés de CaUgula ne produisirent
aucune réaction; hors du judaïsme, il ne se
trouva pas un seul prêtre pour résister à de
telles folies. Sortis pour la plupart d'un
culle primitif des forces naturelles, dix fois
transformés par des mélanges de ioutes
sortes et par l'imagination des peuples, les
cultes païens étaient limités par leur passé.
On n'en pouvait tirer ce qui n'y fut jamais,
le déisme, l'édification. Les Pères de l'É-
glise nous font sourire quand ils relèvent
les méfaits de Saturne comme père de fa-
mille, de Jupiter comme mari. Mais, certes,
4.
42 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
il était bien plus ridicule encore d'ériger Ju-
piter (c'est-à-dire Tatmosphère) en un dieu
moral, qui commande, défend, récompense,
punit. Dans un monde qui aspirait à possé-
der un catéchisme, que pouvait-on faire
d'un culte comme celui de Vénus, sorti
d'une vieille nécessité sociale des premières
navigations phéniciennes dans la Méditer-
ranée, mais devenu avec le temps un ou-
trage à ce qu'on envisageait de plus en plus
comme l'essence de la religion?
Là est l'explication de cet attrait singulier
qui, vers le commencement de notre ère,
entraînait les populations du monde antique
vers les cultes de l'Orient. Ces cultes avaient
quelque chose de plus profond que les cul-
tes grecs et latins ; ils parlaient davantage
au sentiment religieux. Presque tous étaient
relatifs aux états de l'âme dans l'autre vie,
et on croyait qu'ils contenaient des gages
ROME ET LE CHRISTIANISME 43
d'immortalité. De là cette faveur dont joui-
rent les mystères tliraces, sabaziens, les
thiases et les confréries de toutes sortes. On
avait moins froid dans ces petits cercles, oîi
Ton se serrait les uns contre les autres, que
dans le grand monde glacial d'alors. Des
petites religions, comme celle de Psyché,
uniquement destinées à consoler de la mort,
avaient des vogues momentanées. Ces beaux
cultes égyptiens, qui dissimulaient le vide
du fond par une grande splendeur de céré-
monies, comptaient des dévots dans tout
Tempire. Isis et Sérapis avaient des autels
jusqu'aux extrémités du monde. Quand on
\isite les ruines de Pompéi, on serait tenté
de croire que le principal culte que l'on y
pratiqua fut celui d'Isis. Ces petits temples
égyptiens avaient des dévotes assidues, parmi
lesquelles comptaient en grand nombre des
personnes de la classe des amies de Catulle
44 CONFÉRENCES D ANGLETERRE
et de TibuUe . 11 y avait la uii service du matiD ,
une sorte de messe, célébrée par un prêtre
imberbe et rasé ; il y avait des aspersions
d'eau bénite et peut-être un salut du soir.
Gela occupait, amusait, endormait. Que
faut-il de plus ?
Mais c'est surtout le culte mithriaque qui
jouit au II* siècle et au m* d'une \ogue
extraordinaire. Je me permets quelque-
fois de dire que, si le christianisme ne
l'eût pas emporté, c'est le mithriacisme
qui fût devenu la religion du monde. Le
mithriacisme avait des réunions mystérieu-
ses, des chapelles qui ressemblaient fort
à de petites églises. Il créait un lien de con-
fraternité très solide entre ses initiés, il
avait l'eucharistie, la cène, à un tel point
ressemblantes aux mystères chrétiens que
le bon Justin, Tapologiste, ne voit qu'une
explication à ces ressemblances : c'est Satan
ROME ET LE CHRISTIANISME 4ft
qui, pour tromper le genre humain, a voulu
singer les cérémonies chrétiennes et a com-
mis le plagiat, telle tombe mithriaque des
catacombes de Rome est aussi édifiante et
d'un mysticisme aussi élevé que les tombes
chrétiennes. Il y eut des dévots mithriastes
qui, même après le triomphe du christia-
nisme, défendirent avec courage la sincérité
de leur foi. On se groupait autour de ces
dieux étrangers; autour des dieux grecs et
italiotes, on ne se groupait pas. Il faut en
prendre son parti, seules, les petites sectes
fondent et édifient. Il est si doux de se croire
une petite aristocratie de la vérité, de s'i-
maginer qu'on possède avec un très petit
nombre le dépôt du bien. Telle secte folle
de notre temps donne à ses adeptes plus de
consolation que la plus saine philosophie.
A son jour Vabracadabra a procuré des jouis-
sances religieuses, et, avec un peu de bonne
46 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
volonté, on y a pu trouver une sublime
théologie.
Nous verrons pourtant, dans notre pro-
chaine conférence que le règne religieux de
Tavenir n'appartenait ni à Sérapis ni à
Mithra. La religion prédestinée croissait
silencieusement en Judée. Voilà ce qui eût
fort étonné les Romains les plus sagaces, si
on le leur eût annoncé. Voilà ce qui les eût
choqués au plus haut degré ; mais tant de
fois, dansThistoire, les prédictions incroya-
bles ont eu raison, tant de fois la sagesse a
eu tort, qu'il faut faire bien peu de cas des
préférences ou des répulsions des gens
éclairés, des bons esprits, comme on dit,
quand il s'agit de prévoir l'avenir.
DEUXIÈME CONFÉRENCE
PRONONCÉE LB 9 AVKIL 1880
LA LÉGENDE DE l'ÉGLISE ROMAINS
PIERRE ET PAUL-
',•,>'•''
DEUXIÈME CONFÉRExNCE
LA LÉGENDE DE l'ÉGLISE ROMAINE
PIERRE ET PAUL
Mesdames et Messieurs,
Dans notre dernier entretien, nous avons
essayé de montrer la situation sans issue
où se trouvait Tempire romain au i*' siècle
en ce qui touche aux questions religieu-
ses. 11 y avait, dans le vaste ensemble
de populations qui composaient Tempire,
des besoins religieux très développés, un
véritable progrès moral qui faisait désirer
50 CONFÉRENCES D*ANGLETEIIRE
un culte pur, sans pratiques superstitieuses,
sans sacrifices sanglants ; une tendance au
monothéisme, qui portait à trouver ridicules
les vieux récits mythologiques ; un senti-
ment général de sympathie et de charité,
qui inspirait le désir de T association , le
besoin de se trouver ensemble pour prier,
pour se soutenir, pour se consoler, pour
s'assurer qu'après sa mort, on serait en-
terré par des confrères, qui feraient ensuite
en souvenir de vous un petit repas. L'Asie
Mineure, la Grèce, la Syrie, l'Egypte con-
tenaient des masses de pauvres, très hon-
nêtes gens à leur manière, humbles et sans
distinction, mais révoltés du spectacle que
donnait l'aristocratie romaine, pleins d'hior-
reur pour ces hideuses représentations des
amphithéâtres, où Rome avait fait des sup-
plices un divertissement. 11 s'élevait une
immense protestation de la conscience mo-
ROME ET LE CHRISTIANISME 5t
raie du genre humain, et il n'y avait aucun
prêtre pour s'en faire l'interprète, aucun
dieu ayant au cœur quelque pitié pour ré-
pondre aux soupirs de la pauvre humanité
souffrante d'alors. L'esclavage, malgré les
protestations des sages, restait très dur.
Claude crut faire un grand acte d'humanité
en établissant par une loi que le maître qui
aurait jeté à la porte de sa maison son es-
clave vieux et cassé par la maladie, perdait
tout droit sur lui si le pauvre vieillard venait
à guérir. Gomment voulez-vous que ces
dieux sans entrailles, engendrés par la joie
et rimagination primitives, eussent des re-
mèdes pour de tels maux? On voulait un
Père au ciel, qui tint compte à l'homme de
ses efforts et lui promît une récompense-
On voulait un avenir de justice, où la terre
appartînt aux faibles et aux pauvres; on
voulait l'assurance que , quand l'homme
52 CONFÉRENCES d'aNGLETBRRE
souffre, ce n'est pas en pure perte et qu'au
delà de ces tristes horizons voilés paç les lar-
mes, il y a des champs heureux où Thomme
se consolera un jour de ses souffrances.
Le judaïsme avait justement tout cela^
Par l'institution des synagogues (c'est de
la synagogue, Messieurs, ne l'oubliez pas,
qu'est sortie l'église) elle pratiquait l'asso-
ciation de la manière la plus puissante qui
eût jamais été réalisée. Le culte était, en
apparence du moins, le déisme pur. Point
dlmages. Pour les idoles, rien que du mé-
pris et du sarcasme. Mais ce qui caractéri-
sait surtout le Juif, c'était sa confiance en
un avenir brillant et heureux pour l'huma-
nité. N'ayant aucune idée arrêtée sur l'im-
mortalité de Tâme, ni sur les rémunéra-
tions et les châtiments d'outre-tombe, le
Juif, disciple des anciens prophètes, était
comme ivre du sentiment de la justice; il
ROME ET LE CHRISTIANISME 53
voulait la justice ici-bas, sur cette terre.
Peu confiant dans ces assurances sur Téter-
ni|é qui rendent le chrétien si facilement
résigné, le Juif gourmande Jéhovah, lui
reproche son indolence, lui demande com-
ment il peut laisser si longtemps la terre
au; mains des impies. Lui, il ne doute pas
que la terre sera un jour à lui, et que sa loi
y fera régner la justice et Tamour.
Dans cette lutte. Messieurs, c'est le Juif
qui l'emportera. L'espérance, ce que le
Juif appelle la tiqva^ cette assurance en
quelque chose qui n'est nullement prouvé,
mais à quoi Ton s'attache avec d'autant plus
de frénésie qu'on n'en est pas sûr, était
l'âme du Juif. Ses psaumes étaient comme
un son de harpe continu, remplissant la yie
d'harmonie et de foi mélancolique ; ses pro-
phètes avaient les paroles de l'éternité : ce
second Isaïe, par exemple, ce prophète de
5.
54 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE
la captivité^ annonçait Tavenir sous les cou-
leurs les plus éblouissantes que rhomme
eût jamais vues dans ses rêves. La Thora,
à côté de cela, donnait la recette pour être
heureux (pour être heureux ici-bas, enten-
dez-le) par l'observation de la loi morale,
Tesprit de famille et l'esprit de devoir.
1
L'établissement des Juifs à Rome datait
à peu près de soixante ans avant Jésus-
Christ, lisse multiplièrent rapidement. Cicé-
ron présente comme un acte de courage
d'avoir osé leur résister. César les favorisa
et les trouva fidèles. La foule les détestait,
les trouvait malveillants, les accusait de for-
mer une société secrète dont les membres
se poussaient à tout prix au détriment des
ROME ET LE CHRISTIANISME 5S
autres; mais ces jugements superficiels
n'étaient pas ceux de tous : les Juifs avaient
autant d'amis que de détracteurs ; on sen-
tait en eux quelque chose de supérieur. Le
pauvre colporteur juif du Translévère ren-
trait souvent le soir riche d'aumônes venues
d'une main pieuse ; les femmes surtout
étaient attirées vers ces missionnaires en
haillons. Juvénal compte le penchant vers
la religion juive parmi les vices qu'il re-
proche aux dames de son temps. La parole
de Zacharie se vérifiait à la lettre : le monde
se prenait au pan de Fhabit des Juifs et leur
disait : Menez-nous à Jérusalem.
Le principal quartier juif de Rome était
situé au delà du Tibre, c'est-à-dire dans
la partie de la ville la plus pauvre et la
plus sale, probablement aux environs de la
Porta Portese actuelle. Là, ou plutôt vis-à-
vis, au pied de l'Avenlin, se trouvait autre-
ft6 CONFÉRENCES D*ANGLETERRE
fois le port de Rome, l'endroit où se débar*
quaient les marchandises amenées d'Ostie
sur des chalands. C'était un quartier de
Juifs et de Syriens, « nations nées pour
la servitude », comme dit Cicéron. Le
premier noyau de la population juive de
Rome, en effet, avait été formé d'affranchis,
descendant pour la plupart de ceux que
Pompée amena prisonniers à Rome. Ils
avaient traversé l'esclavage sans rien chan-
ger à leurs habitudes religieuses. Ce qu'il
y a d'admirable dans le judaïsme, c'est cette
simplicité de foi qui fait que le juif, trans-
porté à mille lieues de sa patrie, au bout de
plusieurs générations, est toujours un juif
très pur. Les rapports des synagogues de
Rome avec Jérusalem étaient continuels.
La première colonie avait été renforcée de
nombreux émigrants. Ces pauvres gens dé-
barquaient par centaines à la Bipa, et vi-
ROME ET LE CHRISTIANISME 57
vaient entre eux, dans le quartier adjacent
du Transtévère, servant de portefaix, faisant
le petit commerce, échangeant des allu-
mettes contre des verres cassés et offrant
aux fiëres populations italiotes un type qui
plus tard leur devait être trop familier,
celui du mendiant consommé dans son art.
Un Romain qui se respectait ne mettait
jamais le pied dans ces quartiers abjects.
C'était comme une banlieue sacrifiée à des
classes méprisées et à des besognes infectes ;
les tanneries, les boyauderies, les pourris-
soirs y étaient relégués. Aussi les malheu-
reux vivaient-ils assez tranquilles, dans ce
coin perdu, au milieu des ballots de mar-
chandises, des auberges infîmes et des por-
teurs de litière (Syri)^ qui avaient là leur
quartier général, La police n'y entrait que
quand les rixes étaient sanglantes ou se
répétaient trop souvent. Peu de quartiers
S8 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE
I II II — — ^i» I
de Rome étaient aussi libres ; la politique
n'avait rien à y voir. Non seulement le culte,
en temps ordinaire, s'y pratiquait sans obs-
tacles, mais encore la propagande s'y faisait
avec toute facilité. '
Protégés par le dédain qu'ils inspiraient,
peu sensibles d'ailleurs aux railleries des
gens du monde, les Juifs du Transtévère
avaient ainsi une vie religieuse et sociale
fort active. Ils possédaient des écoles de
hakamim; nulle part la partie rituelle et cé-
rémonielle de la loi n'était observée avec
plus de scrupule ; les synagogues offraient
l'organisation la plus complète que l'on
connaisse. Les titres de « père et de mère
de synagogue )) étaient fort prisés. De riches
converties prenaient des noms bibliques ;
elles convertissaient leurs esclaves avec
elles, se faisaient expliquer l'Écriture parles
docteurs^ bâtissaient des lieux de prière et
ROME ET LE CHRISTIANISME 59
se montraient fières de la considération dont
elles jouissaient dans ce petit monde. La
pauvre juive trouvait moyen, en mendiant
d'une voix tremblante, de glisser à ToreiUe
de- la grande dame romaine quelques mots
de la Loi, et gagnait souvent la matrone qui
lui ouvrait sa main pleine de petite monnaie.
Pratiquer le sabbat etles fêtes juives est pour
Horace le trait qui classe un homme dans
la foule des esprits faibles. La bienveillance
universelle, le bonheur de reposer avec les
justes, Tassistance du pauvre, la pureté des
mœurs, la douceur de la vie de famille,
la suave acceptation de la mort considérée
comme un sommeil, sont des sentiments qui
se retrouvent dans les in scriptions juives avec
cet accent particulier d'onction louchante,
d'humilité , d'espoir certain qui caractérise les
inscriptions chrétiennes. 11 y avait bien des
juifshommesdu monde, riches et puissants,
6a CONFÉRENCES D*AJ9GLETERRfi
tels que ce Tibère Alexandre, qui arriva
aux plus grands honneurs de l'empire,
exerça deux ou trois fois une influence de
premier ordre sur les affaires publiques, eut
même, au grand dépit des Romains, sa sta-"
tue sur le Forum; mais ceux-là n'étaient
plus de bons juifs. Les Hérodes, quoique
pratiquant leur culte à Rome avec fracas,
étaient loin aussi, ne fût-ce que par leurs
relations avec les païens, d'être de vrais
Israélites.
Un monde d'idées s'agitait ainsi sur le
quai vulgaire oîi s'entassaient les marchant
dises du monde entier; mais tout cela se
perdait dans le tumulte d'une ville grande
comme Paris. Sûrement, les orgueilleux *
patriciens qui, en leurs promenades sur
l'Aventin, jetaient les yeux de l'autre côté du
Tibre, ne se doutaient pas que l'avenir se
préparait dans ce tas de pauvres maisons.
BOUE ET LE CHRISTIANISME 61
au pied du Janicule. Près du port était une
sorte de garni, bien connu du peuple et des
soldats, sous le nom de Taberna meritoria.
On Y montrait, pour attirer les badauds, une
prétendue source d'huile sortant du rocher.
De très bonne heure cette source d'huile fut
tenue par les chrétiens pour symbolique ;
on prétendit que son apparition avait coln-^
cidé avec la naissance de Jésus. Il semble
que plus tard on fit une église de la Taberna.
Sous Alexandre Sévère, nous voyons les
chrétiens et les aubergistes en contestation,
pour un certain lieu qui autrefois avait été
public, et que ce bon empereur fit adjuger
aux chrétiens. C'est probablement Torigine
de l'église ^ainte-Marie du Transtévère.
11 est naturel que la capitale ait entendu le
nom de Jésus bien avant que les pays inter*
médiaires eussent été évangélisés, de même
qu'un haut sommet est éclairé quand les
M CONFÉRENCES D*ANGLËTERRE
vallées situées entre lui et le soleil sont en-
core obscures. Rome était le rendez- vous de
tous les cultes orientaux, le point des côtes
de la Méditerranée avec lequel les Syriens
avaient le plus de rapports. Ils y arrivaient
par bandes énormes. Gomme toutes les po-
pulations pauvres montant à Tassant des
grandes villes, où elles viennent chercher
fortune, .ils étaient serviables et humbles.
Tout ce moilide parlait grec; rancienne bour-
geoisie romaine attachée aux vieilles mœurs
perdait chaque jour du terrain, noyée qu'elle
était dans ce flot d'étrangers.
Nous admettons donc que, vers Tan 50 de
notre ère, quelques juifs de Syrie, déjà chré-
tiens, entrèrent dans la capitale deTempire
et communiquèrent la foi qui les rendait
heureux à leurs compagnons de chambrée.
Ce jour-là, personne ne se douta dans Rome
qu0 le fondateur d'un second empire, un
ROME ET LE CHRISTIANISME 63
second Romulus, logeait au port sur de la
paille. Un petit groupe se forma. Ces ancê-
tres des prélats romains étaient de pauvres
prolétaires sales, sans distinction, sans ma-
nières, vêtus de fétides souquenilies, ayant
rhaleine mauvaise des gens qui mangent
mal. Leurs réduits présentaient cette odeur
de misère qu'exhalent des personnes vêtues
et nourries grossièrement, réunies dans une
chambre étroite. Nous connaissons les noms
des deux juifs qui furent le plus mêlés
à ces mouvements. C'était un couple pieux
composé d'Aquila,'juif originaire du Pont,
professant le même métier que saint Paul,
celui de tapissier, et de Priscille sa femme.
Chassés de Rome, ils se réfugièrent à Ce-
rinthe, où bientôt ils devinrent les amis
intimes et les collaborateurs zélés de saint
Paul. Âquila et Priscille sont ainsi les deux
plus anciens membres connus de FÉglise de
64 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
Rome. Ils y ont à peine un souveDir ! La
légende^ toujours injuste, car toujours elle
est dominée par les motifs politiques, a
chassé du panthéon chrétien ces deux obscurs
ouvriers, pour attribuer l'honneur de la
fondation de FÉglise de Rome à un nom
répondant mieux à ses orgueilleuses pré-
tentions. Pour nous, ce n'est pas à la basi-
lique théâtrale que l'on a consacrée à saint
Pierre, c'est à la Porta Portese^ ce ghetto
antique, que nous voyons vraiment le point
d'origine du christianisme occidental. Ce
seraient les traces de ces pauvres Juifs va-
gabonds, qui apportaient avec eux la reli--
gion du monde, de ces hommes de peine
rêvant dans leur misère le royaume de Dieu,
qu'il faudrait retrouver. Nous ne contestons
pas à Rome son titre essentiel : Rome fut
probablement le premier point du monde
occidental et même de l'Europe où le chris-
ROME ET LE CHRISTIANISME 65
lianisme s'établit. Mais au lieu de ces basi-
liques altières, au lieu de ces devises insul-
tantes : Christus vincit, Christus régnât^
Christus imperat, il vaudrait mieux éle-
ver une pauvre chapelle aux deux bons
Juifs du Pont qui prononcèrent les premiers
sur les quais de Rome le nom de Jésus !
Un trait capital, en tout cas, qu'il importe
déjà de noter, c'est que l'Église de Rome ne
fut pas, comme les Églises d'Asie Mineure,
de Macédoine et dé Grèce, une fondation
de l'école de PauL Ce fut une fondation
judéo-chrétienne, se rattachant directement
à l'Église de Jérusalem. Paul ici ne sera
jamais sur son terrain ; il sentira dans cette
grande É*glise bien des faiblesses qu'il trai-
tera avec indulgence, mais qui blesseront
son idéalisme exalté. Attachée à la circon-
cision et aux pratiques extérieures, ébionite
par son goût pour les abstinences et par sa
6.
66 CONFÉRENCES> D'ANGLETERRE
doctrine, plus juive que chrétieone, sur la
personne et la mort de Jésus, fortement at-
tachée au millénarisme, TÉglise romaine
offre dès ses premiers jours les traits essen-
tiels qui la distingueront dans sa longue
histoire. Fille directe de Jérusalem, l'Église
romaine aura toujours un caractère ascéti-
que, sacerdotal, opposé à la tendance pro-
testante de Paul. Pierre sera son véritable
chef; puis, l'esprit politique et hiérarchique
de la vieille Rome la pénétrant, elle devien-
dra vraiment la nouvelle Jérusalem, la ville
du pontificat, de la religion hiératique et
solennelle, des sacrements matériels qui
justifient par eux-mêmes, la ville des ascètes
à la façon de Jacques Ohliam, avec ses cal-
losités aux genoux et sa lame d'or sur le
«
front. Elle sera l'Église de Tautorité. A l'en
croire, le signe unique de la mission apos-
tolique sera de montrer une lettre signée
ROME ET LE CHRISTIANISME 67
des apôtres, de produire un certificat d'or-
thodoxie. Le bien et le mal que T Église
de Jérusalem fit au christianisme naissant,
TÉglise de Rome le fera à l'Église univer-
selle. C'est en vain que Paul lui adressera
sa belle épître pour lui exposer le mystère
de la croix de Jésus et du salut par la foi
seule. Cette épître, TÉglise de Rome ne la
comprendra guère ; mais Luther, quatorze
siècles et demi plus tard, la comprendra et
ouvrira une ère nouvelle dans la série sécu-
laire des triomphes alternatifs de Pierre et
de Paul.
II
V
Un événement capital dans l'histoire du
monde se passa en l'an 61. Paul prisonnier
fut amené à Rome pour suivre Tappel qu'il
avait formé au tribunal de l'empereur. Une
68 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
sorte d'instinct profond avait toujours fait
désirer à Paul ce voyage. Son arrivée à Rome
fut dans sa vie un événement presque aussi
décisif que sa conversion. Il crut avoir at-
teint le sommet de sa vie apostolique et se
rappela sans doute le rêve où, après une de
ses journées de lutte, Christ lui apparut et
lui dit : « Courage ! Comme tu m'as rendu
témoignage à Jérusalem, tu me rendras té-
moignage à Rome. »
Vous n'ignorez pas les scissions profondes
qui, dans ce premier siècle de la fondation
du christianisme, partageaient les disciples
de Jésus, scissions tellement profondes que
toutes les différences qui séparent aujour-
d'hui les orthodoxes, les hérétiques et les
schismatiques du monde entier ne sont rien
auprès des dissentiments de Pierre et de
Paul. L'Église de Jérusalem, obstinément
attachée au judaïsme, refusait tout rapport
ROME ET LE CHRISTI ANi3ME 69
avec (les incircoDcis, quelque pieux qu'ils
fussent. Paul, au contraire, prétendait que
maintenir la loi ancienne, c'était faire injure
à Jésus, puisqu'on supposait ainsi qu'en
dehors des mérites de Jésus, telle ou telle
œuvre pouvait servir à la justification du
fidèlie. Quelque étrange que cela doive pa-
raître^ il est certain que les judéo-chrétiens
de Jérusalem, ayant Jacques à leur tête,
organisèrent, pour combattre l'effet des
missions de Paul, des contre-missions acti-
ves, et que les émissaires de ces ardents
conservateurs suivaient en quelque sorte à
la piste l'apôtre des Gentils. Pierre appar-
tenait au parti de Jérusalem, mais portait
dans sa conduite cette espèce de modéra-
ration timide qui paraît avoir été le fond de
son caractère. Pierre vint-il aussi à Rome?
Autrefois, Messieurs, cette question était
une des plus brûlantes que l'on pût agiter.
1
7d CONFÉRENCES D*ANGLETERRE
Autrefois on écrivait Thistoire religieuse non
pas pour raconter, mais pour prouver ; l'his-
toire religieuse était une annexe de la théo-
logie. Dans la grande révolte, si pleine de
courage et d'ardente conviction, qui sou-
leva au XVI* siècle une moitié de l'Europe
contre la cour de Rome, on fut amené à
faire de la négation du séjour de Pierre
à Rome une sorte de dogme. L'évêque de
Rome est le successeur de saint Pierre,
disaient les catholiques, et comme tel le chef
«
de la chrétienté. Quelle manière plus forte
de réfuter ce raisonnement que de soutenir
que Pierre ne mit jamais le pied à Rome?
Quant à nous, il nous est permis' de
porter dans ces question s le plus parfait
désintéressement. Nous ne croyons en au-
cune façon que Jésus ait eu l'intention de
donner à son Église un chef quelconque. Et
d'abord il est douteux que Tidée d'Église telle
ROME ET LE CHRISTIANISME 71
qu'elle s'est manifestée plus tard ait existé
dans lapensée du fondateur du christianisme.
Le mot ecclesiane figure que dansTEvangile
dit de saint Matthieu. L'idée deVepiscopos
comme elle se développa au ii^ siècle, ne
fut en rien dans la pensée de Jésus. C'est
lui qui est le vivant episcopos durant sa courte
apparition galiléenne ; puis ce sera l'Esprit
qui inspirera chacun jusqu'à ce qu'il re-
vienne. En tous cas, si l'on peut prêter à Jésus
une idée quelconque d^ecc/esia et d' episcopos ^
ce qui est absolument indubitable, c'est que
Jésus ne pensa jamais à donner pour chef
à son Église le futur episcopos de la ville de
Rome, de cette ville impie, centre de toutes
les impuretés de la terre, dont il connais*
sait peut-être à peine l'existei^ce, et $ur.
laquelle il devait avoir les sombres idées
que professaient tous les Juifs. S'il y a quel-
que chose au monde qui n'ait pas été instin
72 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
tué par Jésus, c'est la papauté, c'est-à-dire
l'idée que l'Église est une monarchie. Nous
sommes donc parfaitement à Taise pour dis-
cuter la question de la venue de Pierre à
Rome ; cette question est pour nous abso-
lument sans conséquence, et de notre solu-
tion il ne résultera nullement que Léon XIII
est ou n'est pas chef des consciences chré-
tiennes. Que Pierre ait été à Rome ou qu'il
n'y ait pas été, cela n'a pour nous aucune
portée morale ou politique. C'est une cu-
rieuse question d'histoire ; il n'y faut rien
chercher de plus.
Disons d'abord que les catholiques se
sont exposés aux objections péremptoires
de leurs adversaires avec leur malheu-
reux système de la venue de Pierre à
Rome en Tan 42, système emprunté à
Eusèbé et à saint Jérôme, et qui porte la
durée du pontificat de Pierre à vingt-ti'ois
ROME ET LE CHRISTIANISME 73
■ ■ ■ I - . I II I a II
OU vingt-quatre ans. Riôn de plus inadmis-
sible. Il suffit, pour ne garder aucun doute
à cet égard, de considérer que la persécu-
tion dont Pierre fut l'objet h Jérusalem de la
part d'Hérode Agrippa I eut lieu en Tan 44.
Il serait superQu de combattre longtemps
une thèse qui ne peut plus avoir un seul
défenseur raisonnable. On peut aller beau-
•coup plus loin, en effet, et affirmer que
Pierre n'était pas encore venu à Rome
quand Paul y fut amené, c'est-à-dire en
l'an 61. L'épître de Paul aux Romains,
écrite vers l'an 58, est ici un argument très
considérable ; on ne concevrait guère saint
Paul écrivant aux fidèles dont saint Pierre
était le chef^ sans qu'il fît la moindre men-
tion de ce dernier. Ce qui est encore plus
démonstratif, c'est le dernier chapitre des
Actes des Apôtres. Ce chapitre, surtout les
versets 17-29, ne se comprend pas, si Pierre
74 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE
était à Rome quand Paul y arriva. Tenons
donc pour absolument certain que Pierre
ne vint pas à Rome avant Paul, c'est-à-dire
avant Fan 61 , à peu près.
Mais n'y vint-il pas après Paul ? Voilà ce
qu'on n'a jamais réussi à prouver. Non seu-
lement ce voyage tardif de Pierre à Rome
n'offre aucune impossibilité, mais de fortes
raisons militent en sa faveur. Outre que les '
témoignages des Pères des ii'' et m* siècles
ne sont pas sans valeur dans la question,
voici trois raisonnements dont la force ne
me paraît pas à dédaigner :
1** Une chose incontestable, c'est que
Pierre est mort martyr. Les témoignages
du quatrième Évangile, de Clément Romain,
du fragment qu'on appelle Canon de Mura-
toriy de Denis de Corinthe, de Caïus, de
TertuUien, ne laissent aucun doute à cet
égard. Que le quatrième Évangile soit apo-
BOJfE ET LE CHRISTIANISME 75
cryphe, que le XXr chapitre y ait été ajouté
postérieurement, n'importe. Il est clair
que nous avons, dans les versets où Jésus
annonce à Pierre qu'il mourra du même
supplice que lui, l'expression d'une opinion
établie dans les Églises vers l'an 1 20 ou 1 30,
et à laquelle on faisait des allusions comme
à une chose connue de tous. Or on ne se
figure pas que saint Pierre soit mort martyr
ailleurs qu'à Rome. Ce n'est guère qu'à
Rome, en effet, que la persécution de Né-
ron eut de la violence. A Jérusalem, à Aji-
tioche, le martyre de Pierre s'explique beau-
coup moins bien.
V Le second raisonnement se tire du
verset v, 13, de Tépître attribuée à Pierre,
« l'Église qui est à Rabylone vous salue ».
Babylone en ce passage désigne évidemment
Rome. Si l'épître est authentique, le pas-
sage est décisif. Si elle est apocryphe, l'in-
76 / vCONFÉRENCES D'ANGLETERRE
duclion qui se tire dudit passage n est pas
moins forte. L'auteur, en effet, quel qu'il
soit, veut faire croire que l'ouvrage en ques-
tion est bien l'ouvrage de Pierre. Il a dû
par conséquent, pour donner de la vrai-
semblance à sa fraude, disposer les cir-
constances de lieu d'une façon conforme à
ce qu'il savait ou à ce qu'on croyait savoir de
son temps sur la vie de Pierre. Si, dans une
telle disposition d'esprit, il a daté la lettre
de Rome, c'est que l'opinion reçue au temps
où cette lettre fut écrite était que saint
Pierre avait résidé à Rome. Or, en toute
hypothèse, la Première de Pierre est un ou-
vrage fort ancien et qui jouit très vite d'une
haute autorité.
3* Le système qui sert de base aux Actes
ébionites de saint Pierre est aussi bien
digne de considération. Ce système nous
montre saint Pierre suivant partout Simon
ROME ET LE CHRISTIANISME 77
le Magicien (entendez par là saint Paul)
pour combattre ses fausses doctrines.
M. Lipsius a porté dans l'analyse de cette
curieuse légende une admirable sagacité de
critique. Il a montré que la base des ré*
dactions diverses qui nous en sont arrivées
fut un récit primitif, écrit vers Tan 130. 11
paraît difficile que Tauteur ébionite, à une
date aussi reculée, eût pu donner tant d'im-
portance au voyage de Pierre à Rome, si
ce voyage n'avait pas eu quelque réalité. Le
système de la légende ébionite doit receler
un fonds de vérité, malgré les fables qui s'y
mêlent. Il est très admissible que saint Pierre
soit venu à Rome, comme il vint à Antioche,
à la suite de Paul et en partie pour neutra-
liser son influence. Les missions de Paul
et les facilités que les Juifs trouvaient dans
leurs voyages avaient mis à la mode les
expéditions lointaines. L'apôtre Philippe est
7.
78 CONFÉRENCES D'aNGLETEBRE
de même désigné par une tradition ancienne
et persistante comme étant venu se fixer à
Hiérapolis en Asie Mineure.
Je regarde donc comme probable la tra-
dition du séjour de Pierre à Rome, mais je
crois que ce séjour a été de courte durée et
que Pierre souffrit le martyre peu de temps
après son arrivée dans la ville éternelle.
III
Vous savez le mystère qui plane sur les
faits de l'histoire primitive du christianisme
que nous voudrions le plus connaître par le
détail. La mort des apôtres Pierre et Paul
reste enveloppée d'un voile qu'on ne percera
jamais. Ce qui paraît le plus vraisemblable,
c'est que tous deux disparurent dans le grand
massacre des. chrétiens ordonné par Néron.
ROME ET LE CHRISTlANiSHE . 79
Le 19 juillet de Tan 64, le feu prit à
Rome avec une violence extrême. Il com-
mença dans la partie du grand Cirque con-
tiguë au mont Palatin et au mont Gaelius. Ce
quartier renfermait beaucoup de boutiques,
pleines de matières inflammables, où Tin-
cendie se répandit avec une prodigieuse ra-
pidité. De là, il fit le tour du Palatin, ravagea
le Velabre, le Forum, les Carines, monta sur
les collines, endommagea fortement le Pa-
latin, redescendit dans les vallées, dévorant
pendant six jours et sept nuits des quartiers
compactes et percés de rues tortueuses. Un
énorme abatis de maisons que Ton fit au pied
des Esquilies l'arrêta quelque temps, puis il
se ralluma et dura trois jours encore. Le
nombre des morts fut considérable. De
quatorze régions dont la ville était com-
posée, trois furent entièrement détruites,
sept autres furent réduites à des murs noir-
80 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE
cis. Rome était une ville prodigieusement
serrée, d'une population très dense. Le dé-
sastre fut effroyable et tel qu'on n'en avait
jamais vu de pareil.
Néron était à Antium quand Tincendie
éclata. Il ne rentra dans la ville que vers le
moment oîi le feu approchait de sa maison
a transitoire ». Il fut impossible de rien arra-
cher aux flammes. Les maisons impériales
du Palatin, la maison « transitoire » elle-
même, avec ses dépendances, tout le quar-
tier environnant furent abîmés. Néron évi-
demment ne tenait pas beaucoup à ce qu'on
sauvât sa résidence. La sublime horreur du
spectacle le transportait. On voulut plus
tard que, moûté sur une tour, il eût con-
templé l'incendie, et que de là, en habit de
théâtre, une lyre à la main, il eût chanté,
sur le rythme de l'élégie antique, la ruine
dilion.
ROME ET LE CHRISTIANISME 81
C'était là une légende, fruit du temps et
des exagérations successives ; mais un point
sur lequel l'opinion universelle se prononça
tout d'abord, ce fut que l'incendie avait été
ordonné par Néron, ou au moins ravivé par
lui quand il allait s'éteindre.
Ce qui confirma les soupçons, c'est qu'a-
près l'incendie, Néron, sous prétexte de
nettoyer les ruines à ses frais pour laisser la
place libre aux propriétaires, se chargea
d'enlever les démolitions, si bien qu'il ne
fut permis à personne d'en approcher. Ce
fut bien pis, quand on le vit tirer bon parti
des ruines de la patrie, quand on vit le nou-
veau palais de Néron, cette « maison d'or »
qui était depuis longtemps le jouet d& son
imagination en délire, se relever sur l'em-
placement de l'ancienne résidence provi-
soire, agrandi des espaces que l'incendie
avait déblayés. On pensa qu'il avait voulu
Si COxNFÉRENCES D*ANGLETERRë
préparer les terrains de ce nouveau palais,
justifier la reconstruction qu'il projetait de-
puis longtemps, se procurer de l'argent en
s'appropriant les débris de Tincendie, satis-
faire enfin sa folle vanité, qui lui faisait dé-
sirer d'avoir Rome à rebâtir pour qu'elle
datât de lui et qu'il pût l'appeler Néro-
polis.
Tout ce qu'il y avait d'hommes honnêtes
dans la ville fut outré. Les plus précieuses
antiquités de Rome, les maisons des anciens
capitaines décorées encore de dépouilles
triomphales, les objels les plus saints, les
trophées, les ex-voto antiques, les temples
les plus respectés, tout le matériel du vieux
culte des Romains avait disparu. Ce fut
comme le deuil des souvenirs et des légen-
des de la patrie. On fit des cérémonies
expiatoires; on consulta les livres de la
Sibylle, les dames surtout célébrèrent divers
ROME ET LE CURISTIANISME S3
piacilia. Mais il restait le sentiment secret
d'un crime, d'une infamie.
Une idée infernale vint alors à Tesprit de
Néron. Il chercha s'il n'y avait pas au
monde quelques misérables, encore plus
détestés que lui de la bourgeoisie romaine,
sur lesquels il pût faire tomber l'odieux de
l'incendie. Il songea aux chrétiens. L'hor-
reur que ces derniers témoignaient pour les
temples et pour les édifices les plus véné-
rés des Romains rendait assez acceptable
ridée qu'ils fussent les auteurs d'un incen-
die dont l'effet avait été de détruire ces
sanctuaires. Leur air triste devant les mo-
numents paraissait une injure à la patrie.
Rome était une ville très religieuse, et une
personne protestant contre les cultes natio-
naux se reconnaissait bien vite. Il faut se
rappeler que certains juifs rigoristes allaient
jusqu'à ne pas vouloir toucher une mon-
8* CONFÉRENCES d'ANGLETERKE
naie présentant une effigie, et voyaient un
aussi grand crime dans le fait de regarder
ou de porter une image que dans celui de la
sculpter. D'autres refusaient de passer par
une porte de ville surmontée d'une statue.
Tout cela provoquait les railleries et le mau-
vais vouloir du peuple. Peut-être les dis-
cours des chrétiens sur la grande conflagra-
tion finale, leurs sinistres prophéties, leur
affectation à répéter que le monde allait
bientôt finir, et finir par le feu, contribuè-
rent-ils à les faire prendre pour des incen-
diaires. Il n'est même. pas inadmissible que
plusieurs fidèles aient commis des impru-
dences et qu'on ait eu des prétextes pour
les accuser d'avoir voulu, en préludant aux
flammes célestes, justifier à tout prix leurs
oracles. Dans quatre ans et demi, T Apo-
calypse offrira un chant sur l'incendie de
Rome , auquel probablement l'événement
ROME ET LE CHRISTIANISME 85
de 64 fournit plus d'un trait. La destruc-
tion de Rome par les flammes fut bien
un rêve juif et chrétien; mais ce ne fut
qu'un rêve ; les pieux sectaires se conten-
tèrent sûrement de voir en esprit les saints
et les anges applaudir du haut du ciel à ce
qu'ils regardaient comme une juste ex-
piation.
On arrêta d'abord un certain nombre de
personnes soupçonnées de faire partie de la
secte nouvelle, et on les entassa dans une
prison, qui était déjà un supplice à elle
seule. Ces premières arrestations en ame-
nèrent un très grand nombre d'autres.
On fut surpris de la multitude des adhé-
rents qu'avaient réunis ces doctrines téné-
breuses; on en parla non sans épouvante.
Tous les hommes sensés trouvèrent l'accusa-
tion d'avoir mis le feu extrêmement faible.
« Leur vrai crime, disait-on, c'est la haine
8
86 CONFÉRENCES D*ÂN6LETERRE
du genre humain. » Quoique persuadés que
rincendie était le crime de Néron, beau-
coup de Romains sérieux virent dans ce coup .
de filet de la police une façon de délivrer la
ville d'une peste très meurtrière. Tacite,
malgré quelque pitié, est de cet avis. Quant
à Suétone, il range parmi les mesures loua-
bles de Néron les supplices qu'il fit subir
aux partisans de la nouvelle et malfaisante
superstition.
Ces supplices furent quelque chose d'ef-
froyable. On n'avait jamais vu de pareils
raffinements de cruauté. Presque tous les
chrétiens arrêtés étaient des humiliores^ des
gens de rien. Le supplice de ces malheu-
reux, quand il s'agissait de lèse-majesté ou
de sacrilège, consistait à être livrés aux
bêtes ou brûlés vifs dans l'amphithéâtre.
Un des traits les plus hideux des mœurs ro-
maines était d'avoir fait du supplice une
DOME ET LE CHRISTIANISME 87
fête, un jeu public. Les amphithéâtres
étaient devenus des lieux d'exécution, les
Iribunaux fournissaient Farène. Les con-
damnés du monde entier étaient acheminés
sur Rome pour l'approvisionnement du
cirque et Tamusement du peuple.
A la barbarie des supplices, cette fois, on
ajouta la dérision. Les victimes furent gar-
dées pour une fête, à laquelle ou donna
sans doute un caractère expiatoire. Le « jeu
du matin » , consacré aux combats d'ani-
maux, vit un défilé inouï. Les condamnés,
couverts^ de peaux de bêtes fauves, furent
lancés dans l'arène, où on les fit déchirer
par des chiens ; d'autres furent crucifiés ;
d'autres, enfin, revêtus de tuniques trem-
pées dans l'huile, la poix ou la résine, se
virent attachés à des poteaux et réservés
pour éclairer la fête de nuit. Quand le jour
baissa, on alluma ces flambeaux vivants^
88 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
Néron offrit pour le spectacle les magni-
fiques jardins qu'il possédait au delà du
Tibre et qui occupaient l'emplacement ac-
tuel du Borgo, de la place et de Féglise
Saint-Pierre. Il s'y trouvait un cirque, com-
mencé par Caligula; un obélisque tiré d'Hé-
liopolis (celui-là même qui figure de nos
jours au centre de la place Saint-Pierre)
marquait le milieu de la spina. Cet endroit
avait déjà vu des massacres aux flambeaux.
Caligula, en se promenant, y fit décapiter
à la lueur des torches un certain nombre
de personnages consulaires , de sénateurs
et de dames romaines. L'idée de rempla-
cer les falots par des corps humains im-
prégnés de substances inflammables put
paraître ingénieuse à Néron. Comme sup*
plice, cette façon de brûler vif n'était pas
neuve ; c'était la peine ordinaire des incen-
diaires ; mais on n'en avait jamais fait un
ROME ET LE CHRISTIANISME 89
système d'illumination. A la clarté de ces
hideuses torches, Néron, qui avait mis à la
mode les courses du soir, se montra dans
Tarène, tantôt mêlé au peuple en habit de
cocher, tantôt conduisant son char et re-
cherchant les applaudissements.
Des femmes, des vierges furent mêlées à
ces jeux horribles. On se fit une fête des
indignités sans nom qu'elles souffrirent ^
L'usage s'était établi sous Néron de faire
jouer aux condamnés dans l'amphithéâtre
des rôles mythologiques, entraînant la mort
de l'acteur. Ces hideux opéras, où la science
des machines atteignait à des effets pro-
digieux, étaient fort courus. Le malheu-
reux était introduit dans l'arène, richement
costumé en dieu ou en héros voué à la
mort, puis représentait par son supplice
1 . Ce qui suit est emprunté à Clément Romain, £pl^re
aux Cor. y ch. 6, savamment interprété par Hefcle.
8.
90 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
~i ■
quelque scène tragique des fables consa-
crées par les sculpteurs et par les poètes.
Tantôt c'était Hercule furieux, brûlé sur le
mont Œta, arrachant de dessus sa peau la
tunique de poix embrasée; tantôt Orphée
mis en pièces par un ours, Dédale précipité
du ciel et dévoré par des bêtes, Pasiphaé
subissant les - étreintes du taureau, Attys
meurtri; quelquefois c'étaient .d'horribles
mascarades oîi les hommes étaient accou>
très en prêtres de Saturne, le manteau
rouge sur le dos, les femmes en prêtresses
de Cérès, portant les bandelettes au front;
d'autres fois enfin, des pièces dramatiques
au courant desquelles le héros était réelle-
ment mis à mort, comme Lauréolus, ou
bien des représentations d'actes tragiques
comme celui de Mucius Scaevola. A la fin de
ces hideux spectacles. Mercure, avec une
verge de fer rougie au feu, touchait chaque
ROME ET LE CHRISTIANISME 91
%
cadavre pour voir s'il remuait ; des valets
masqués, représentant Pluton ou YOrcus,
traînaient les morts par les pieds, assommant
avec des maillets tout ce qui palpitait encore.
Les dames chrétiennes les plus respecta-
bles durent se prêter à ces monstruosités.
Les unes jouèrent le rôle des Danaïdes, les
autres celui de Dircé. Il est difficile de dire
en quoi la fable des Danaïdes pouvait fournir
un tableau sanglant. Le supplice que toute
la tradition mythologique attribue à ces
femmes coupables, et dans lequel on les re*
présentait, n'était pas assez cruel pour suf-
fire aux plaisirs de Néron et des habitués de
son amphithéâtre. Peut-être défilèrent-elles
portant des urnes, et reçurent-elles le coup
fatal d^un acteur figurant Lyncée. Peut-être
ces malheureuses traversèrent-elles succes-
sivement devant les spectateurs la série des
supplices du Tartare, et moururent-elles
9t CONFÉRENCES d'ANGLETERRE
après des heures de tourments. Les repré-
sentations de r enfer étaient à la mode.
Quelques années auparavant (l'an 41), des
Égyptiens et des Nubiens vinrent à Rome et
eurent un grand succès, en donnant des
séances de nuit, où Ton montrait par ordre
les horreurs du monde souterrain, con-
formément aux peintures des syringes
de Thèbes, notamment du tombeau de
Seti I".
Quant aux supplices des Dircés, il n'y a
pas de doute. On connaît le groupe colossal
désigné sous le nom de Taureau Farnèse,
maintenant au musée de Naples. Amphion
et Zéthus attachent Dircé aux cornes d'un
taureau indompté, qui doit la traîner à tra-
vers les rochers et les ronces du Cithéron.
Ce médiocre marbre rhodien, transporté à
Rome dès les temps d'Auguste, était l'objet
de l'universelle admiration. Quel plus beau
ROME ET LE CHRISTIANISME 93
sujet pour Tart hideux que la cruauté du
temps avait mis eu vogue, et qui consistait
à faire des tableaux vivants avec les statues
célèbres? Un texte et une fresque de Pom-
péi semblent prouver que cette scène ter-
rible était souvent représentée dans les arè-
nes quand on avait à supplicier une femme.
Attachées nues par les cheveux, aux cornes
d'un taureau furieux, les malheureuses as-
souvissaient les regards d'un peuple féroce.
Quelques-unes des chrétiennes immolées de
la sorte étaient faibles de corps ; leur cou-
rage fut surhumain; mais la foule infâme
n'eut d'yeux que pour leurs entrailles ou-
vertes et leurs seins déchirés.
Après le jour où Jésus expira sur le Gol-
gotha, le jour de la fête des jardins de Né-
ron (on peut le fixer au 1" août 64) fut le
plus solennel dans l'histoire du christia-
nisme. La solidité d'une construction est en
-• -* ♦ ';-'•
94 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
proportion de la somme de vertu, de sacri-
fices, de dévouement qu'on a déposée dans
ses bases. Les fanatiques seuls fondent quel-
que chose. Le judaïsme dure encore, à cause
de la frénésie intense de ses prophètes, de
ses zélateurs; le christianisme, à cause de
ses premiers témoins. L'orgie de Néron fut
le grand baptême de sang qui désigna Rome,
comme la ville des martyrs, pour jouer un
rôle à part dans l'histoire du christianisme
et en être la seconde ville sainte. Ce fut la
prise de possession de la colline Yaticane
par ces triomphateurs d'un genre inconnu
jusque-là. L'odieux écervelé qui gouvernait
le monde ne s'aperçut pas qu'il était le fon-
dateur d'un ordre nouveau, et qu'.il signait
pour Tavenir une charte dont les effets de-
vaient être revendiqués au bout de dix-huit
cents ans.
ROME ET LE CHRISTIANISME 05
IV
Il est permis sans invraisemblance, avons-
nous dit, de rattacher à Tévénement dont
nous venons de faire le récit la mort des
apôtres Pierre et Paul. Le seul incident
historique connu par lequel on puisse ex-
pliquer le martyre de Pierre est Tépisode
raconté par Tacite. Des raisons solides por-
tent aussi à croire que Paul est mort martyr
et mort à Rome. Il est donc naturel de rap-
porter également sa mort à l'épisode de
juillet-août 64. Quant au genre de mort des
deux apôtres, nous savons avec certitude
que Pierre fut crucifié. Selon d'anciens
textes, sa femme fut exécutée avec lui et il
la vit mener au supplice. Un récit accepté
dfes le ni* siècle voulut que, trop humble
96 _ CONFÉRENCES D'ANGLETEKRE
pour s'égaler à Jésus, il eût demandé à être
crucifié la tête en bas. Le trait caractéris-
tique de la boucherie de 64 ayant été la
recherche d'odieuses raretés en fait de tor-
tures, il est possible qu'en effet Pierre ait
été offert à la foule dans cette hideuse atti-
tude. Sénèque mentionne des cas où l'on a
vu des tyrans faire tourner vers la terre la
tête des crucifiés. Puis la piété chrétienne
aura vu un raffinement mystiqi^e dans ce
qui ne fut qu'un bizarre caprice des bour-
reaux. Peut-être le trait du quatrième Évan-
gile : « Tu étendras les mains, et un autre
te ceindra et te mènera où tu ne veux pas J)
renferme-t-il quelque allusion.à une particu-
larité du supplice de Pierre. — Paul, en
sa quahté à'honestior, eut la tête tran-
chée. Il est probable du reste qu*il y eut
pour, lui un jugement régulier et qu'il ne
fut pas enveloppé dans la condamnation
ROME ET LE CHRISTIANISME 97
sommaire des \ictimes de la fête de Néron.
Tout cela, je le répète, est douteux et
d'importance médiocre. Vraie ou non, la
légende a fait foi. Au commencement du
m'' siècle, on voyait déjà, près de Rome,
deux monuments auxquels on attachait les
noms des apôtres Pierre et Paul. L'un était
situé au pied de la colline Valicane, c'é-
tait celui de saint Pierre ; l'autre sur la
voie d'Ostie, c'était celui de saint Paul.
On les appelait en style oratoire « les tro-
phées ))* des apôtres. Au-dessus de ces « tro-
phées » s'élèvent, au iv* siècle, deux basili-
ques, dont l'une est devenue la basilique
actuelle de saint Pierre, et dont l'autre,
Saint-Paul-hors-les-Murs , a gardé ses for-
mes essentielles jusqu'à notre siècle.
Les « trophées » que les chrétiens véné-
raient vers l'an 200 désignaient-ils réelle-
ment les places où souffrirent les deux
98 CONFÉRENCES d'aNGLETERRB
apôtres? Cela se peut. Il n'est pas invrai-
semblable que Paul, sur la lin de sa vie,
demeurât dans la banlieue qui s'étendait
hors de la porte Lavernale jusqu'au Pin
des Eaux Salviennes, sur la voie d'Ostie.
L'ombre de Pierre, d'un autre côté, erre
toujours, dans la légende chrétienne, vers
le Térébinthe du Vatican, non loin des jar-
dins du cirque de Néron, en particulier au-
tour de l'obélisque. Il se peut que l'ancienne
place de l'obélisque, dans la sacristie de
saint Pierre, marquée aujourd'hui par une
inscription, indique à peu près l'endroit oîi
Pierre en croix rassasia de son affreuse
agonie les yeux d'une populace avide de
voir souffrir. C'est là, du reste, une question
bien secondaire. Si la basilique Valicane ne
couvre pas réellement le tombeau de l'apôtre
Pierre, elle n'en désigne pas moins à nos
souvenirs l'un des lieux les plus réellement
ROME ET LE CHRISTIANISME 99
saints du christianisme. La place que le
xvn' siècle a entourée d'une colonnade théâ-
trale fut un second calvaire, et, même en
supposant que Pierre n'y ait pas été crur
cifié, là, du moins, on n en peut douter,
souffrirent les Danaïdes, les Dircés.
Nous montrerons dans notre prochain
entretien comment la légende trancha tous
ces doutes et de quelle manière l'Église con-
somma entre Pierre et Paul une réconci-
liation que la mort avait peut-être ébauchée.
Le succès était à ce prix. En apparence
inalliables, le judéo-christianisme de Pierre
et rtiellénisme de Paul étaient également
nécessaires au succès de Tœuvre future.
Le judéo-christianisme représentait l'esprit
conservateur, sans lequel il n'y a rien de
solide ; l'hellénisme, la marche et le progrès,
sans quoi rien n'existe véritablement. La
«00 CONFÉRENCES D*ANGLETERKE
vie est le résultat d'un conflit entre deux
forces contraires. On meurt aussi bien par
Tabsence de tout souffle révolutionnaire que
par l'excès de la révolution.
TROISIEME CONFERENCE
PRONONCÉE LE 13 AVRIL 1880
ROME, CENTRE DE FORMATION DE L AUTORITÉ
ECCLÉSIASTIQUE
».
TROISIÈME CONFÉRENCE
BOME, CENTRE DE FORMATION DE l'aUTORITÈ
ECCLÉSIASTIQUE
I
Presque toujours les nations créées pour
jouer un rôle de civilisation universelle,
comme la Judée, la Grèce, Tltalie de la
Renaissance, n'exercent leur pleine action
sur le monde qu'après avoir été victimes de
leur propre grandeur. Il faut qu'elles meu-
rent d'abord ; puis le monde vit d'elles,
s'assimile ce qu'elles ont créé au prix de
104 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE
leur fièvre et de leurs souffrances. Les
peuples doivent choisir, en effets entre les
destinées longues, tranquilles, obscures, de
celui qui vit pour soi, et la carrière troublée,
orageuse, de celui qui vit pour Thumanité.
La nation qui agite dans son sein des pro-
blèmes sociaux et religieux est presque tou-
jours faible politiquement. Tout pays qui
rêve un royaume de Dieu, qui vit pour les
idées générales, qui poursuit une œuvre
d'intérêt universel, sacrifie par là même
sa destinée particulière, affaiblit et détruit
son rôle comme patrie terrestre. On ne
porte jamais impunément le feu en soi.
Pour que la Judée fit la conquête religieuse
du monde, il fallait qu'elle disparût comme
nation. Une révolution, d'une violence ex-
trême, éclata dans ce pays en Tan 66. Du-
rant quatre ans, Tétrange race qui semble
créée pour défier également celui qui la
ROME ET LE CHRISTIANISME 105
bénit et celui gui la maudit fut daos une
convulsion en face de laquelle l'historien
doit s'arrêter avec respect comme devant
tout ce qui est mystérieux.
Les causes de cette crise étaient ancien-
nes, et la crise elle-même était inévitable.
La loi mosaïque, œuvre d'utopistes exaltés,
possédés d'un puissant idéal socialiste, les
moins politiques des hommes, était, comme
l'islam, exclusive d'une société civile paral-
lèle à la société religieuse. Cette loi, qui
parait être arrivée à l'état de rédaction
où nous la lisons au vu" siècle avant
.f ésus-Ghrist, aurait, même indépendam -
ment de la conquête assyrienne, fait voler
en éclats le petit royaume des descendants
de David. Depuis la prépondérance prise
par l'élément prophétique, le royaume de
Juda, brouillé avec tous ses voisins, pris
d'une rage permanente contre Tyr, en
106 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE
haine avec Edom, Moab et Ammou, n'était
plus capable de vivre. Je le répète, une na-
tion qui se voue aux problèmes sociaux et
religieux se perd en politique. Le jour oîi
Israël devint « un pécule de Dieu, un
royaume de prêtres, une nation sainte » ,
il fut écrit qu'il ne serait pas un peuple
comme un autre. On de cumule pas des
destinées contradictoires ; on expie toujours
une excellence par quelque abaissement.
L'empire achéménide mit Israël un peu
en repos. Cette grande féodalité tolérante
pour toutes les diversités provinciales, fort
analogue au califat de Bagdad et à l'empire
ottoman, fut l'état oh les Juifs se trouvè-
rent le plus à Taise. La domination ptolé-
maïque, au iii^ siècle avant Jésus-Christ,
semble également leur avoir été assez
sympathique. Il n'en fut pas de même des
Séleucides. Antioche éiait devenue un cen-
ROME ET LE GURISTIANISICB 107
tre d'activé propagande belle Qi(}ue ; Âu-
tiochus Épiphane se croyait obligé d'instal-
ler partout, comme signe de sa puissance,
rimage de Jupiter Olympien. Alors éclata
la première grande révolte juive contre la
civilisation profane. Israël avait supporté
patiemment la disparition de son existence
politique depuis Nabuchodonosor ; il ne
garda plus aucune mesure, quand il entre-
vit un danger pour ses institutions religieu-
ses. Une race en général peu militaire fut
prise d'un accès d'héroïsme; sans armée
régulière, sans généraux, sans tactique,
elle vainquit les Séleucides, maintint son
droit révélé, et se créa une seconde période
d'autonomie. La royauté asmonéenne né-
anmoins fut toujours travaillée par de pro-
fonds vices intérieurs ; elle ae dura qu'un
siècle. La destinée du peuple juif n'était pas
de constituer une nationalité séparée: ce
108 CONFÉRENCES d' AN&LETBRRE
peuple rêve toujours quelque chose d'inter-
national ; son idéal n'est pas la cité, c'est la
synagogue, c'est la congrégation libre. Il en
est de même pour Tislam, qui a créé un
empire immense, mais qui a détruit toutes
nationalité, au sens où nous Tenteudons,
chez les peuples qu'il a subjugués, et ne
leur laisse plus d'autre patrie que la mos-
quée et la zaouia.
. On applique souvent à un tel état social
le nom de théocratie, et on a raison, si l'on
entend dire par là que l'idée profonde des
religions sémitiques et des empires qui en
sont sortis est la royauté de Dieu, conçu
comme unique maître du monde et suzerain
universel; mais théocratie, chez ces peu-
ples, n'est pas synonyme de domination de
prêtres. Le prêtre proprement dit joue un
faible rôle dans l'histoire du judaïsme et de
l'islamisme. Le pouvoir appartient au re-
ROME ET hE CURISTIANIÇMB «109
présentant de Dieu, à celui que Dieu iji-
spire, au prophète, au saint homme, à celui
qui a reçu mission du ciel et qui prouve sa
mission par le miracle, c'est*à-dire par le
succès. A défaut de proplaète, le pouvoir est
au faiseur d'apocalypses et de livres apo-
cryphes attribués à d'anciens prophètes, ou
bien au docteur qui interprète la loi divine,
au chef de synagogue^ et plus encore au
chef de famille, qui garde le dépôt de la loi
et le transmet à ses enfants. Un pouvoir civil,
une royauté n'ont pas grand' chose à faire
avec une telle organisation sociale. Cette
organisation ne fonctionne jamais mieux
que chez des individus répandus, à titre
d'étrangers tolérés, dans un grand empire
où ne règne pas l'uniformité. Il est dans la
nature du judaïsme d'être politiquement
surbordonné, puisqu'il est incapable de
tirer de son sein un principe de pouvori mi-
tlO CONFÉRENCES D*ANGLETERRE
litaire. Son essence a été de former des
communautés, avec leur statut et leur ma-
gistrat personnel, au sein des autres États,
jusqu'à ce que le libéralisme moderne ait
introduit le principe de Tégalité de tous
devant la loi.
La domination romaine, établie en Judée
Tan 63 avant Jésus-Christ par les armes de
Pompée, sembla d'abord réaliser quelques-
unes des conditions de la vie juive. Rome,
à cette époque, n'avait pas pour règle d'as-
similer les pays qu'elle annexait successive-
ment à son vaste empire. Elle leur enlevait
le droit de paix et de guerre, et ne s'arro-
geait que rarbitrage dans les grandes ques-
tions politiques.
Sous les restes dégénérés de la dynastie
asmonéenne et sous les Hérodes, la nation
juive conserva une demi-indépendance, où
son état religieux était respecté. Mais la
ROME ET LE CHRISTIANISME 111
crise intérieure du peuple était trop forte.
Au delà d'un certain degré de fanatisme re-
ligieux, l'homme est ingouvernable. 11 faut
dire aussi que Rome tendait sans cesse à
rendre son pouvoir plus effectif en Orient.
Les petites royautés vassales, qu'elle avait
d'abord conservées, disparaissaient de jour
en jour, et les provinces faisaient retour
pur et simple à l'empire. Les habitudes
administratives des Romains, même dans ce
qu'elles avaient de plus raisonnable, étaient
odieuses aux Juifs. En général, les Romains
montraient la plus grande condescendance
à l'égard des scrupules méticuleux de la .
nation ; mais cela ne suffisait pas ; les choses
en étaient venues à un point où l'on ne pou-
vait plus rien faire sans toucher à une ques-
tion canonique. Ces reUgions absolues,
comme l'islamisme, le judaïsme, ne souf-
frent pas de partage. Si elles ne régnent pas.
11f CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
elles se disent persécutées. Si elles se sen-
tent protégées, elles deviennent exigeantes;
et cherchent à rendre la \ie impossible aux
autres cultes autour d'elles.
Je sortirais de mon plan en vous racon-
tant celte lutte étrange dont Josèphe nous
a gardé le récit, la terreur dans Jérusalem,
Simon Bar-Gioras commandant dans la ville,
Jean de Giskhala avec ses assassins maître
du temple. Les mouvements fanatiques sont
loin d'exclure, chez ceux qui s'en font les
acteurs, la haine, la jalousie, la défiance;
associés ensemble, des hommes très con-
vaincus et très passionnés se suspectent
d'ordinaire, et c'est là une force ; car la
suspicion réciproque crée entre eux la
terreur, les lie commepar une chaîne de fer,
empêche les défections, les moments dé
faiblesse. L'intérêt crée la coterie ; les
principes absolus créent la division, inspi-
ROME ET LE GURiSTIAPTlSME 113
rent la tentation de décimer, d'expulser, de
luer ses ennemis. Ceux qui jugent les choses
humaines avec des idées superficielles
croient que la révolution est perdue quand
les révolutionnaires « se mangent les uns
les autres», comme Ton dit. C'est là, au
contraire, une preuve que la révolution a
toute son énergie, qu'une ardeur imperson-
nelle y préside. On ne vit jamais cela plus
clairement que dans le terrible drame de
Jérusalem. Les acteurs semblent avoir en-
tre eux un pacte de mort. Comme ces ron-
des infernales où, selon la croyance du
moyen âge, on voyait Satan formant la
chaîne entraîner h un gouffre fantastique
des files d'hommes dansant et se tenant
par la main, de même la révolution ne
permet à personne de sortir du branle
qu'elle mène. La terreur est derrière lès
comparses; tour à tour, exaltant les uns
10.
iik CONFÉRENCES D'aNGLETERRE
et exaltés par les autres, ils vont jusqu'à
Tablme; nul ne peut reculer, car derrière
chacun est une épée cachée, qui, au mo-
ment où il voudrait s'arrêter, le force à
marcher en avant.
Ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que ces
fous n'avaient pas tout à fait tort. Les exal-
tés de Jérusalem qui affirmaient que Jéru-
salem était éternelle, pendant qu'elle brûlait,
étaient bien plus près de la vérité que les
gens qui ne voyaient en eux que des assassins .
Us se trompaient sur la question militaire,
mais non sur le résultat religieux éloigné.
Ces jours troubles marquaient bien, en effet,
le moment où Jérusalem devenait la capitale
spirituelle du monde. L'ApocalypsC; ex-
pression brûlante de Famour qu'elle inspi-
rait, a pris place parmi les écritures reli-
gieuses de rhumanité, et y a sacré l'image
de la (( ville aimée ». Âh ! qu'il ne faut
• ROME ET LE CHRISTIANISME 115
jamais dire d'avance qui sera dans Tavenir
saint ou scélérat, fou ou sage! Jérusalem^
\ille de bourgeois médiocres ^ aurait poursuivi
indéfiniment sa médiocre histoire. C'est
parce qu'elle eut l'incomparable honneur
d'être le berceau du christianisme qu'elle
fut victime des Jean de Giskhala, des Bar-
Gioras, en apparence fléaux de leur patrie,
en réalité instruments de son apothéose.
Ces zélateurs que Josèphe traite de brigands
et d'assassins étaient des politiques du der-
nier ordre, des militaires peu capables;
mais ils perdirent héroïquement une patrie
qui ne pouvait être sauvée. Us perdirent
une ville matérielle, ils ouvrirent le règne
de la Jérusalem spirituelle, assise, dans sa
désolation, bien plus glorieuse qu'elle ne le
fut aux jours d'Hérode et de Salomon. Que
voulaient, en effet, les conservateurs, les
sadduçéens? Ils voulaient quelque chose de
If6 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
mesquin, la continuation d'une ville de
prêtres, comme Émèse, Tyane ou Comaue.
Certes, ils ne se trompaient pas, quand ils
affirmaient que les soulèvements d'enthou-
siasme étaient la perte de la nation. La ré-
volution et le messianisme ruinaient l'exis-
tence nationale du peuple juif ; mais la
révolution et le messianisme étaient bien la
vocation de ce peuple, ce par quoi il contri-
buait à l'œuvre universelle de la civilisa-
tion.
II
La victoire de Rome fut complète. Un
capitaine de notre race, de notre sang, un
homme comme nous, à la tête de légions
dans le rôle desquelles nous rencontrerions,
si nous pouvions le lire, plusieurs de nos
aïeux, venait d'écraser la forteresse du se-
ROME ET LE CHRISTIAM^ISl^B il7
mitisme, d'infliger à la loi censée révélée la
plus grande défaite qu'elle eût jamais rfeçue.
C'était le triomphe du droit romain, ou
plutôt du droit rationnel, création toute
philosophique, ne présupposant aucune ré-
vélation, sur la TÂora juive, fruit d'une ré-
vélation. Ce droit, dont les racines étaient en
partie grecques, mais où le génie pratique
des Latins eut une si belle part, était le don
excellent que Rome faisait aux vaincus en
retour de leur indépendance. Chaque victoire
de Rome était une victoire pour la raison ;
Rome apportait dans le monde un principe
meilleur à plusieurs égards que celui des
Juifs, je veux dire l'État profane, reposant
sur une conception purement civile de la
société.
Le triomphe de Titus fut donc légitime à
beaucoup d'égards, et pourtant jamais
triomphe ne fut plus inutile. La déplorable
118 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
nullité religieuse de Rome rendit sa \ictoire
infructueuse. Cette \ictoire ne retarda pas
d'un jour les progrès du judaïsme; elle ne
donna pas à la religion de l'empire une
chance de plus de lutter contre ce redouta-
ble rival. Ce qui fut perdu sans retour, ce
fut l'existence nationale du peuple juif;
mais cela fut un bonheur. La vraie gloire
du judaïsme était le christianisme, en train
de naître. Or la ruine de Jérusalem et du
temple fut pour le christianisme une fortune
sans égale .
Si le raisonnement prêté par Tacite* à
Titus est exactement rapporté, le général
victorieux crut que la destruction du temple
serait la ruine du christianisme aussi bien
que celle du judaïsme. On ne se trompa
jamais plus complètement. Les Romains
1 . Fragments de Tacite extraits de Sulpice Sévère
par M. Bernays.
ROME ET LE CHRISTIANISME 119
s'imaginaient, en arrachant la racine, arra-
cher en même temps le rejeton ; mais le
rejeton était déjà un arbuste qui vivait de
sa vie propre. Si le temple avait survécu, le
christianisme eût été certainement arrêté
dans son développement. Le temple survivant
aurait continué d'être le centre de toutes les
œuvres judaïques. On n'eût jamais cessé
de l'envisager comme le lieu le plus saint du
monde, d'y venir en pèlerinage, d'y apporter
des tributs. L'Église de Jérusalem, groupée
autour des parvis sacrés, eût continué, au
nom de sa primauté, d'obtenir des hom-
mages de toute la terre, de persécuter les
chrétiens des Églises de Paul, d'exiger que,
pour avoir le droit de s'appeler disciple de
Jésus, on pratiquât la circoncision et on
observât le code mosaïque. Toute propa-
gande féconde eût été interdite ; des lettres
d'obédience signées de Jérusalem eussent
120 CONFÉRENCES D*ANGLETERRE
été exigées du missionnaire. Un centre d'au-
torité irréfragable, un patriarcat composé
d'une sorte de collège de cardinaux, sous la
présidence de personnes comme Jacques,
juifs purs, appartenant à la famille de Jésus,
se fût établi, et eût constitué un immense
danger pour l'Église naissante. Quand on
voit saint Paul, après tant de mauvais pro-
cédés, rester toujours attaché à TÉglise de
Jérusalem, on conçoit quelles difficultés eût
présentées une rupture avec ces saints per^
sonnages. Un tel schisme eût été considéré
comme une énormité. La séparation d'avec
le judaïsme eût été impossible; or cette se--
paralion était la condition indispensable de
l'existence de la religion nouvelle. La mère
allait tuer l'enfant. Le temple, au contraire,
une fois détruit, les chrétiens n'y pensent
plus; bientôt même ils le tiendront pour un
lie]u profane : Jésus sera tout pour eux.
ROME ET LE CHRISTIANISME 121
L'Église chrétienne de Jérusalem fut du
même coup réduite à une importance secon-
daire. On la voit se reformer autour de l'élé-
ment qui faisait sa force, les desposyni, les
membres de la famille de Jésus, les fils de
Clopas; mais elle ne régnera plus. Ce centre
de haine et d'exclusion une fois détruit, le
rapprochement des parjtis opposés de TÉglise
de Jésus deviendra facile. Pierre et Paul
seront réconciliés d'office, et la terrible
dualité du christianisme naissant cessera
d'être une plaie mortelle. Perdu au fond de
la Batanée et du Hauran, le petit groupe qui
se rattachait aux parents de Jésus, aux
Jacques, aux Clopas, devient la secte ébio-
nite, et meurt lentement.
Ces parents de Jésus étaient des gens
pieux, tranquilles, doux, modestes, travail-
lant de leurs mains, fidèles aux plus sévères
prijacipes de Jésus sur la pauvreté, mais en
ftt CONFÉRENCES D*ANGLBTERRE
même temps juifs très exacts, mettant le
titre d'enfant d'Israël avant tout autre avan-
tage. De Fan 70 à Fan 110 environ, ils gou-
vernent réellement les Églises au delà du
Jourdain et forment une sorte de sénat
chrétien. L'immense danger que renfer-
maient pour le christianisme naissant ces
préoccupations de généalogies n'a pas besoin
d'être démontré. Une sorte de noblesse du
christianisme était en voie de se former. Dans
l'ordre, politique, la noblesse est presque
nécessaire à TÉlat. La politique ayant trait k
des luttes grossières, qui en font une chose
plus matérielle qu'idéale, un État n'est bien
fort quequ and un certain nombre de familles,
par privilège traditionnel, ont pour devoir et
pour intérêt de suivre ses affaires, de le re-
présenter, de le défendre. Mais, dans l'ordre
de l'idéal, la naissance n'est rien ; chacun vaut
en proportion de ce qu'il découvre de vérité,
ROME ET LE CHRISTIANISME lf3
de ce qu'il réalise de bien. Les institutions
qui ont un but religieux, littéraire, moral,
sont perdues, quand des considérations de
famille, de caste, d'hérédité, viennent à y
préiraloir. Les neveux et les cousins de Jésus
eussent causé la perte du christiam'sme, si
déjà les Églises de Paul n'avaient eu assez de
force pour faire contrepoids à cette aristo-
cratie, dont la tendance eût été de se pro-
clamer seule respectable et de traiter tous
les convertis en intrus. Des prétentions ana-
logues à celles des Alides dans l'islam se fus-
sent produites. L'islamisme eût certaine-
ment péri sous les embarras causés par
la famille du prophète, si le résultat des
luttes du premier siècle de l'hégire n'eût été
de rejeter sur un second plan tous ceux qui
avaient tenu de trop près .à la personne du
fondateur. Les vrais héritiers d'un grand
homme sont ceux qui continuent son œuvre,
124 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
et non ses parents selon le sang. Considérant
la tradition de Jésus comme sa propriété, la
petite coterie des Nazaréens, comme on les
appelait, Teût sûrement étouffée. Heureuse-
ment ce cercle étroit disparut de bonne heure ;
les parents deJésus furent bientôt oubliés au
fond du Haiiran. Ils perdirent toute impor-
tance et laissèrent Jésus à sa vraie famille, à
la seule qu'il ait reconnue, à ceux qui «enten-
dent la parole de Dieu et qui la gardent » .
,
III
AmesurequeTÉglise de Jérusalem baisse,
rÉglise de Rome s'élève, ou, pour mieux
dire, un phénomène se manifeste avec évi-
dence dans les années qui suivent la victoire
de Titus, c'est que l'Église de Rome devient
déplus en plus l'héritière de celle de Jérusa-
ROME ET LE CHRISTIANISME 125
lem, et se substitue à elle. L'esprit des deux
Églises est le même ; mais ce qui était un
danger à Jérusalem devint un avantage à
Rome. Le goût pour la tradition et la hiérar-
chie, le respect pour Tautorité sont en quel-
que sorte Iransplantés des parvis du temple
en Occident. Jacques, frère du Seigneur,
avait été à Jérusalem une manière de pape ;
Rome va reprendre le rôle de Jacques.
Nous aurons le pape de Rome. Sans Titus,
nous aurions eu le pape de Jérusalem. Mais
il y a cette grande différence que le pape de
Jérusalem eût étouffé le christianisme au
boiitde cent ou deux cents ans, tandis que le
pape de Rome en a fait la religion de Funivers .
Cela se vit bien en un très important per-
sonnage qui paraît avoir été chef de l'É-
glise romaine dans les dernières années du
i" siècle, et sur lequel je suis heureux de
me trouver d'accord avec un de vos critiques
ii.
126 CONFÉRENCES D*AN6LETERRE
les plus habiles et les plus éclairés, M.Light-
foot* Il s'agit de Clément Romain. Dans
la pénombre où il reste, enveloppé et
comme perdu dans la poussière lumineuse
d'un beau lointain historique, Clément est
une des grandes figures du christianisme
naissant; on dirait une tête d'une vieille fres-
que effacée de Giotto, reconnaissable encore
à son auréole d'or et à quelques vagues
(raits d*un éclat pur et doux. Ce qui est hors
de doute, c'est le haut rang qu'il eut dans la
hiérarchie toute spirituelle de FÉglise de son
temps et le crédit sans égal dont il jouit* Son
approbation faisait loi. Tous les partis se
l'attribuèrent, et voulurent se couvrir de son
autorité. Il est probable qu'il fut un des
agents les plus énergiques de la grande
œuvre qui était en train de s'accompUr, je
veux dire la réconciliation posthume de
Pierre et de Paul et la fusion des deux
ROME ET LE CHRISTIANISME lt7
partis, sans Funioii desquels Fœuvre du
Christ ne pouvait que périr. Sa haute
personoalilé, grandie encore par la légende^
fut, après celle de Pierre, la plus sainte
image de la primitive Rome chrétienne.
Déjà ridée d'une certaine primauté de
rÉglise de Rome commençait à se faire jour.
On accordait à cette Église le droit d'avertir
les autres Églises, de régler leurs différends.
Pareils privilèges, on le croyait du moins,
avaient été accordés à Pierre entre les dis-
ciples. Or, un lien déplus en plus étroit s'é-
tablissait entre Pierre et Rome. Du temps de
Clément des dissensions graves déchiraient
rÉgUse de Corinthe. L'Église romaine con-
sultée sur ces troubles répondit par une
épître qui nous a été conservée. L'épître est
anonyme, mais une tradition des plus an-
ciennes veut que Clément en ait été le ré-
dacteur. L'Église de Corinthe n'avait guère
1Î8 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
ehangé depuis saint Paul. C'était le même
esprit d'orgueil, de dispute, de légèreté. On
sent que la principale opposition contre la hié-
rarchie résidait dans cet esprit grec, toujours
mobile, parce qu'il était vivant, indiscipliné,
ne sachant pas (et pour moi je lui en sais gré),
ne sachant pas, dis-je, réduire une foule à
l'état de troupeau. Les femmes, les enfants
étaient en pleine révolte. De» docteurs trans-
cendants s'imaginaient posséder sur toute
chose des sens profonds, des secreîs mysti-
ques, analogues au don des langues et au
discernement des esprits. Ceux qui étaient
honorés de ces dons surnaturels méprisaient
les anciens et aspiraient à les remplacer.
Corinthe avait un presbytérat respectable,
mais qui ne visait pas à la haute mysticité.
Les illuminés prétendaient le rejeter dans
l'ombre et se mettre à sa place ; quelques
presbyterz îureïLl même destitués. La lutté
ROME* ET LE CHRISTIANISME 1^9
de la hiérarchie établie et des révéla-
tions personnelles commençait, et cette lutte
.remplira toute l'histoire de TÉglise, Tâme
privilégiée trouvant mauvais que, malgré
les faveurs dont elle est honorée, un clergé
grossier, étranger à la vie spirituelle, la
domine officiellement. C'était, on le voit,
l'hérésie du mysticisme individuel main-
tenant les droits de l'esprit contre Fauto-
rité, prétendant s'élever au-dessus du com-
mun des mortels et du clergé ordinaire,
au nom de ses rapports directs avec la Di-
vinité.
L'Église romaine était dès lors l'Église
de l'ordre, de la subordination, de la règle.
Son principe fondamental était que l'hu-
milité, la soumission valent mieux que les
dons les plus sublimes. Son épître est le
premier liianifeste dans l'Église chrétienne
du principe d'autorité.
130 CONFÉRENCES D'aNGLETERRE
•^ ,__, ■■_■_ _ ,__ ■
On fut très surpris, il y a quelques
années, de la parole d'un archevêque fran-
çais, alors sénateur, qui dit à la tribune :
« Mon clergé est mon régiment. » Clément
l'avait dit bien avant lui. L'ordre et l'obéis-
sance, voilà la loi suprême de la famille et
de l'Église. « Considérons les soldats qui
» servent sous nos souverains, avec quel
» ordre, quelle ponctualité, quelle soumis-
» sion ils exécutent ce qui leur est corn-
» mandé. Tous ne sont pas préfets ni tri-
» buns, ni centurions, mais chacun en son
» rang exécute les ordres de l'empereur et
» des chefs. Les grands ne peuvent exister
» sans les petits, ni les petits sans les grands.
» En toute chose, il y a mélange d'éléments
» divers, et c'est grâce à ce mélange que
» tout marche. Prenons pour exemple notre
» corps* La tête sans les pieds n'est rien ;
» les pieds ne sont rien sans la tête. Les
HOME ET LE CHRISTIANISME 131
» plus petits de dos organes sont nécessaires
» et servent au corps entier; tous conspi-
» rent et obéissent à un même principe de su-
» bordination pour la conservation du tout. »
L'histoire de la hiérarchie ecclésiastique
est l'histoire d'une triple abdication, la com-
munauté des fidèles remettant d'abord tous
ses pouvoirs entre les mains des anciens ou
presbyteri, le corps presbyléral arrivant en-
suite à se résumer en un seul personnage
qui est Vepiscopos ; puis les episcopi de l'É-
glise latine arrivant à reconnaître pour chef
un d'entre eux qui est le pape. Ce dernier
progrès, si on peut l'appeler ainsi, ne s'est
accompli que de nos jours. La création de
l'épiscopat, au contraire, est l'œuvre du
11* siècle. L'absorption de l'Église par les
presbyteri est un fait accompli avant la fin
du i". Dans l'épître de Clément Romain,
ce n'est pas encore de l'épiscopat, c'est du
13Î CONFÉIIENCES d'âNGLETERRE
presbylérat qu'il s'agit. On n'y trouve pas
trace d'un presbyteros supérieur aux autres
et devant détrôner les autres. Mais l'auteur
proclame hautement que le presbytérat, le
clergé, est antérieur au peuple. Les apôtres,
en établissant des Églises, ont choisi- par
l'inspiration deTEsprit, « les évêques et les
diacres des futurs croyants ». Les pouvoirs
émanaut des apôtres ont été transmis par
une succession régulière. Aucune Église n'a
donc le droit de destituer ses anciens. Le
privilège des riches est nul dans l'Église.
Pareillement ceux qui sont favorisés de
dons mystiques, loin de se croire au-dessus
de la hiérarchie, doivent être les plus sou-
mis. On touchait au grand problème : « Qui
existe dans l!Éghse? Est-ce le peuple? Est-
ce le clergé? Est-ce l'inspiré? » La question
s'était déjà posée du temps de saint Paul,
qui la résolvait de la vraie manière, par la
ROME ET LE CHRISTIANISME 133
charité mutuelle. Notre épître tranche la
question dans le sens du pur catholicisme.
Le titre apostolique est tout, le droit du
peuple est réduit à rien. On peut donc dire
que le catholicisme a bien eu son origine à
Rome, puisque FEglise dé Rome en a tracé
la première règle. La préséance n'appartient
pas aux dons spirituels, à la science, à la
distinction; elle appartient à la hiérarchie,
aux pouvoirs transmis par le canal de For-
dination canonique, laquelle se rattache aux
apôtres par une chaîne non interrompue.
On sentait que TÉgUse libre, comme l'avait
conçue Jésus, et comme saint Paul l'admet-
tait encore, était une utopie, dont il n'y
avait rien à tirer pour l'avenir. Avec la h-
berté évangélique, on avait le désordre;
ou ne voyait pas qu'avec la hiérarchie
on aurait à la longue l'uniformité et la
mort.
il
t34 CONFÉRENCES D*ANGLETERRB
IV
Clément n'avait probablement vu ni Pierre
ni Paul. Son grand sens pratique lui montra
que le salut de l'Église chrétienne exigeait
la réconciliation des deux fondateurs. In-
spira-t-il l'auteur des Actes, qui nous pré-
sente cette réconciliation comme accomplie,
et avec qui il paraît avoir eu des rapports,
«
ou ces deux âmes pieuses tombèrent-elles
spontanément d'accord sur la direction qu'il
convenait d'imprimer à l'opinion chré-
tienne? Nous l'ignorons faute de documents.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que la réconciliation
de Pierre et de Paul fut une œuvre romaine.
Rome avait deux Églises, l'une venant de
Pierre, l'autre venant de Paul. A ces nom-
breux convertis qui arrivaient à Jésus, les
uns par le canal de l'école de Pierre, les
ROME ET LE CHRISTIANISME 135
autres par le canal de Técole de Paul, et qui
étaient tentés de s'écrier : « Quoi ! il y a
donc deux Christs? » il fallait pouvoir dire :
« Non, Pierre et Paul s'entendirent parfai-
tement. Le christianisme de Fun, c'est le
christianisme de l'autre. » Peut-être (c'est
une hypothèse ingénieuse de M. Strauss)
une légère nuance fut-elle à ce propos in-
troduite dans la légende évangélique de la
pêche miraculeuse. Selon le récit de Luc,
les filets de Pierre ne suffisent pas à contenir
la multitude des poissons qui veulent se lais-
ser prendre; Pierre est obligé de faire si-
gne à des collaborateurs de venir l'aider;
une seconde barque (Paul et les siens) se
remplit comme la première, et la pêche du
royaume de Dieu est surabondante.
La vie des deux apôtres commençait à de-
venir fort ignorée. Tous ceux qui les avaient
vus avaient disparu, la plupart sans laisser
136 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
d'écrits. On avait la liberté entière de broder
sur ce canevas vierge encore. Amis et en -
neiiiis profitaient de l'inconnu pour créer
des arguments à leurs thèses et pour satis-
faire leurs haines. Une vaste légende ébio-
nite s'était formée à Rome et se fixa sous le
titre de « la Prédication » ou « les Voyages
de Pierre» , vers Tan 130, c'est-à-dire 66 ans
environ après la mort des apôtres. Les voya-
ges et les prédications de Pierre en étaient
l'objet principal. On y racontait les missions
du chef des apôtres, principalement le long
de la côte de Phénicîe, les conversions qu'il
avait opérées, ses luttes, surtout contre le
grand Antéchrist qui était à cette époque le
spectre delà conscience chrétienne, Simon
de Gitton. Mais souvent, à mots couverts,
sou» ce nom abhorré se cachait un autre
personnage : c'était le faux apôtre Paul,
l'ennemi de la Loi, le destructeur de l'Église
ROME Et LE CHRISTIANISME 137
véritable- L'Église véritable c'était celle de
Jérusalem présidée par Jacques, frère du
Seigneur. Aucun apostolat n'était valable,
s'il ne pouvait montrer des lettres émanant
de ce collège central. Paul n'en avait pas,
c'était donc un intrus. Il était « l'homme
ennemi » qui venait par derrière semer Fî-
vraie sur les pas du vrai semeur. Aussi avec
quelle furie Pierre mettait à nu ses impos-
tures, ses fausses allégations de révélations
personnelles, son ascension au troisième
ciel, sa prétention de savoir sur Jésus des
choses que les auditeurs de l'Évangile n'a-
vaient pas entendues, la manière exagérée
dont lui ou ses disciples comprenaient la
divinité de Jésus !
Ces bizarreries de sectaires peu éclairés
fussent restées sans conséquence ailleurs
qu'à Rome ; mais tout ce qui se rapportait à
Pierre prenait dans la capitale du monde des
42.
)38 CONFÉRENCES D*ANGLETERRE
proportions considérables. Malgré ses héré-
sies, le livre des « Prédications de Pierre »
avait pour les orthodoxes un grand intérêt.
La primauté de Pierre y était proclamée. Saint
Paul y était injurié, mais quelques retouches
pouvaient atténuer ce que de pareilles atta-
ques avaient de choquant. Aussi plusieurs
essais furent-ils faits pour diminuer les sin-
gularités du livre nouveau e.t l'adapter aux
besoins des catholiques. Ces façons de re-
manier les livres dans le sens de la secte
dont on faisait partie étaient à l'ordre du jour.
Peu à peu la force des choses s'imposait ;
tous les hommes sensés voyaient qu'il n'y
avait de salut pour l'œuvre de Jésus que
dans la parfaite réconciliation des deux
chefs de la prédication chrétienne. Paul
conserva jusqu'au v* siècle des ennemis
acharnés, les nazaréens; il eut également
des disciples exagérés, comme Marcion.
ROME ET LE CHRISTIANISME 139
En dehors de cette droite et de cette
gauche obstinées, il se fit une fusion des
masses modérées, qui, bien que devant leur
christianisme à Tune des écoles et lui demeu-
rant attachées, reconnurent pleinement le
droit des autres à s^appeler chrétiens. Jac-
ques, partisan d'un judaïsme absolu, fut sa-
crifié ; quoiqu'il eût été le vrai chef de la
circoncision , on lui préféra Pierre, qui s'était
montré beaucoup moins blessantpour lesdis-
ciples de Paul. Jacques ne garda de partisans
fougueux que parmi les judéo-chrétiens. -
11 est difficile de dire qui gagna le plus à
cette réconciliation. Les concessions \inrent
principalement du côté de Paul; tous les
disciples de ce dernier admettaient Pierre
sans difficulté, tandis que la plupart des
chrétiens de Pierre repoussaient Paul. Mais
les concessions viennent le plus souvent des
forts. En réalité, chaque jour donnait la vie-
140 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE
toire à Paul. Chaque gentil qui se conver-
tissait faisait pencher la balance de son côté.
Hors de Syrie, les judéo-chrétiens étaient •
comme noyés par le flot des nouveaux con-
vertis. Les Églises de Paul prospéraient;
elles avaient un bon sens, une solidité d'es-
prit, des ressources pécuniaires que les
autres n'avaient pas. Les Églises ébionitès,
au contraire, s'appauvrissaient tous les jours.
L^argent des Églises de Paul passait à faire
vivre des pauvres glorieux, incapables de
rien gagner, mais qui possédaient la tradi^
tion vivante de Tesprit primitif. Ce qu'il- y
avait chez ces derniers de piété élevée, de
sévérité de mœurs, les communautés de
chrétiens d'origine païenne l'admiraient,
l'imitaient, se l'assimilaient. Bientôt on ar-
riva, pour les personnes les plus éminentes
de rÉglise de Rome^ à ne plus pouvoir faire
la distinction. L'esprit doux et conciliant qui
ROME ET LE CHRISTIANISHB 141'
avait déjà été représenté par Clément Ro-
main et saint Luc, prévalut. Le contrat dé
paix fut scellé. On convint, selon le système
de l'auteur des Actes, que Pierre avait con-
verti les prémices des Gentils, que le pre-
mier il les avait déliés du joug de là Loi. Il
fut admis que Pierre et Paul avaie^jt été les
deux chefs, les deux fondateurs de FÉglise
de Rome. Pierre et Paul devinrent les deux
moitiés d'un couple inséparable, deux lumi-
naires comme le soleil et la lune. Ce que
Tun a enseigné, l'autre l'a enseigné aussi ;
ils ont toujours été d'accord, ils ont com-
battu les mêmes ennemis. Ont été tous deux
victimes des perfidies de Simon le Magicien ;
à Rome, ils ont vécu comme deux frères;
l'Église de Rome est leur œuvre commune.
La suprématie de cette Église fut fondée
pour des siècles.
Ainsi de la réconciliation des par^/s et de
!4S CONFÉRENCES d'aN0LETERRE
Tapaisement des luttes primitives sortit une
grande unité, l'Église catholique, TÉglise à
la fois de Pierre et de Paul, étrangère aux
rivalités qui avaient marqué le premier siècle
du christianisme. C'étaient les Églises de
Paul qui avaient montré le plus d'esprit de
conciliation; ce furent elles qui triomphè-
rent. Les ébionites obstinés restèrent dans
le judaïsme et participèrent de son immobi-
lité. Rome fut le point où s'opéra cette
grande transformation. Déjà la haute des-
tinée chrétienne de cette ville extraordinaire
s'écrivait en traits lumineux.
C'était surtout la mort des deux apôtres
qui préoccupait les partis et donnait lieu
aux combinaisons les plus diverses. Le tissu
de la légende se formait à cet égard par un
travail instinctif, presque aussi impérieux
que celui qui avait présidé à la confec-
tion de la légende de Jésus. La Qn de la
BaJK$ ET LE CHRISTIANISME 143
vie de Pierre et de Paul était commandée
d priori. On soutint que le Christ avait an-
noncé le martyre de Pierre, comme il avait
prédit la mort des fils de Zébédée. On éprou-
vait le besoin d'associer dans la mort les
deux personnages qu'on avait réconciliés de
force. On voulut, et peut-être en cela n'était-
on pas loin du vrai, qu'ils fussent morts
ensemble^ ou du moins par suite du même
événement. Les lieux qu'on crut avoir été
sanctifiés par ce drame sanglant furent
fixés de bonne heure et consacrés par des
memoriœ. En pareil cas, ce que le peuple
veut finit toujours par l'emporter. La lé-
gende fait rétrospectivement l'histoire
comme elle aurait dû être et comme elle
n'est jamais. Récemment encore, il n'y avait
pas de lieu populaire en Itahe oîi l'on ne vît
côte à côte les portraits de Victor- Emma-
nuel et de Pie IX, et la croyance générale
1 W» CONFÉRENCES d'aNGLETBRRE
voulait que ces deux hommes , représentant
des principes dont la réconciliation est,
selon le sentiment général, nécessaire à
ritalie, eussent été au fond très Lien en-
semble. Si, de notre temps, de pareilles
vues s'imposaient à l'histoire, on lirait un
jour, dans des documents réputés sérieux,
que Victor-Emmanuel, Pie IX (on y join-
drait probablement Garibaldi) se voyaient
secrètement, s'entendaient, s'aimaient. Au
moyen âge, à diverses reprises, on cher-
cha également, pour apaiser les haines
des dominicains et des franciscains, à prou-
ver que les fondateurs de ces deux ordres
avaient été deux frères, vivant entre eux
dans les rapports les plus affectueux, que
leurs règles n'en firent d'abord qu'une, que
saint Dominique se ceignit de la corde de
saint François.
En ce qui concerne Pierre et Paul, le tra-
B'OME ET LB GHBlStl ANI8ME MR
vail de la légende fut riche et rapide. Rome
et tous ses environs, surtout la voie d'Ostie,
furent comme remplis des souvenirs qu'on
prétendait se rapporter aux derniers jours
des deux apôtres. Une foule de circonstan-
ceé touchantes, la fuite de Pierre, la vision
de Jésus portant sa croix, Yiterum crucifigi^
le dernier adieu de Pierre et de Paul, la
rencontre de Pierre et de sa femme, Paul
aux eaux Salviennes^ Plautilla envoyant
le mouchoir qui retenait ses cheveux pour
bander les yeux de Paul, tout cela fît un bel
ensemble, auquel il ne manqua qu'un ré-
dacteur à la fois habile et naïf. Il était trop
tard; la veine de la première littérature
chrétienne était épuisée ; la sérénité du nar-
rateur des Actes éidxi perdue; le ton ne
s'élevait plus au-dessus du conte et du ro-
man. On ne sut pas choisir entre une foule
de rédactions également apocryphes; en
13
146 CONFÉRENCES D*ANGLETERRE
vain chercha-t-on à couvrir ces faibles récils
des noms les plus vénérés (pseudo-Linus,
pseudo-Marcel) ; la légende romaine de
Pierre et de Paul resta toujours à Télatspo-
radique. Elle fut plus racontée par les gui-
des pieux que sérieusement lue. Ce fut une
aCTaire loule locale ; aucun texte ne se vit
consacré pour la lecture dans les églises et
ne fit autorité.
Beaucoup d'entre vous, Mesdames et Mes-
sieurs, iront à Rome, ou y retourneront. Eh
bien ! si vous gardez quelque bon souvenir
de ces conférences, allez en mémoire de moi
aux eaux Salviennes, aile tre fontane ^ au delà
de Saint-Paul liors-les-Murs. C'est un des
plus beaux endroits de la campagne de
Rome, désert, humide, vert et triste* Une
profonde dépression dans le sol, couronnée
par ces grandes lignes horizontales que ne
ROME ET LE CHRISTIANISME 147
«
trouble aucun détail vivant, y amène des eaux
claires et froides. On y respire la fièvre, la
moisissure du tombeau. Des trappistes se
sont établis là et y pratiquent consciencieu
sèment leur suicide religieux. Quand vous
ferez le voyage, asseyez-vous là un peu, pas
trop longtemps (on y prend vite la fièvre), et,
pendant que le trappisie vous donneraà boire
de Teau qui jaillit aux trois bonds que fît la
tête de Paul, pensez à celui qui vint ici cau-
ser avec vous de ces légendes, et que vous
voulûtes bien écouter avec tant de courtoisie
et de bienveillante attention.
QUATRIÈME CONFÉRENCE
PRONONCÉE LE li AVRIL 1880
ROME, CAPITALE DU CATHOLICISME
13.
QUATRIÈME CONFÉRENCE
I
ROME, CAPITALE DU CATHOLICISME
Mesdames et Messieurs,
. L'importance des Églises, dans la primi-
tive communauté chrétienne, était en pro-
portion de leur noblesse apostolique ; cela
était tout simple. La garantie de l'ortho-
doxie était la succession des évoques par
laquelle les grandes Eglises se rattachaient
aux apôtres. Un lien direct p^araissait une
assurance bien plus forte de conformité de
doctrine; on y tenait extrêmement. Or, que
IftS CONFÉRENCES d'aNGLETERRK
dire d'une Église fondée à la fois par Pierre
et par Paul ? Il est clair qu'une telle Église
devait passer pour avoir sur les autres une
véritable supériorité. Ce fut le chef-d'œuvre
d'habileté de TÉghsc romaine d'avpir réussi
■ I • • . , •
à établir cette croyance. La destinée ecclé-
siastique de Rome était dès lors fixée. Quand
elle aura épuisé son rôle profane, cette ville
en aura un autre, un rôle sacré, un rôle
à la façon de Jérusalem. Ce christianisme,
qu'elle a si cruellement combattu, elle saura
le confisquer à son profit : tant rhumanité
échappe avec peine à ceux que le sort â de-
signés pour cette grande tâche séculaire,
regere imperio populos !
Rome était sous Antonin et Marc-Aurèle
au plus haut période de sa grandeur ; son
règne sur le monde semblait incontesté ;
aucun nuage ne se voyait à 1 horizon. Loin
de se ralentir, le mouvement qui portait les
ROME BT £B CHRISTIANISME 153
provinciaux, surtout de TOrient, à \enir s*y
entasser, augmentait d'intensité. La popula-
tion parlant grec était plus considérable
qu'elle ne Tavail jamais été. Tout ce qui vou-
lait se faire une place au soleil aspirait à
venir à Rome; rien n'était consacré que ce
qui avait pris sa marque à cette universelle
exposition des produits de l'univers en-
tier.
Le centre d'une future orthodoxie catho-
lique était évidemment là. Sous Ântonin,
le germe de la papauté existe bien caracté-
risé. L'Église de Rome se montre de plus
en plusindifférente à ces spéculations creu-
ses du gnosticime où se complaisaient des
esprits pleins de l'activité intellectuelle des
Grecs, mais gâtés par les rêveries de l'Orient.
L'organisation de la société chrétienne était
à Rome le travail principal. Cette ville extra-
ordinaire y appliquait son génie tout pra-
454 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE
lique et la forte énergie morale qu^elle a
portée dans les ordres les plus divers. Très
peu soucieuse de spéculation, décidément
hostile aux nouveautés dogmatiques, elle
présidait en maîtresse déjà exercée à tous
les changements qui s'opéraient dans la
discipline et dans la hiérachie.
Ce qui s'élabore, vers les années 120 et
130, dans l'Église chrétienne, c'est l'épis-
copat. Or la création de Tépiscopat fut émi-
nemment l'œuvre de Rome. Toute ecclesia
suppose une petite hiérarchie, un bureau,
comme l'on dit aujourd'hui, un président,
des assesseurs et un petit personnel de ser-
viteurs. Les associations démocratiques ont
soin que ces fonctions soient aussi limitées
que possible quant au temps et aux attribu-
ROME ET LE CHRISTIANISME 155
tioDs ; mais il résulte de là quelque chose de
précaire, qui fait que jamais association
démocratique D*a duré au delà des circon-
stances qui l'ont créée. Les synagogues jui-
ves ont eu beaucoup plus de continuité, bien
que le personnel synagogal ne soit jamais
arrivé à être un clergé. Cela tient à la situa-
tion subordonnée que le judaïsme a eue
durant des siècles ; la pression du dehors
combattait les effets des divisions intérieures.
Livrée à la même absence de direction,
rÉghse chrétienne aurait sans doute man-
qué ses destinées. Si Ton eût continué à
envisager les pouvoirs ecclésiastiques comme
émanant de TÉglise même, celle-ci eût perdu
tout son caractère hiératique et théocrati-
que. Il était écrit, à l'inverse, qu'un clergé
accaparerait rÉghse chrétienne, se substi-
tuerait à elle. Portant la parole en son nom,
se présentant en toute chose comme son
15<) CONFliaElVCES d'aNGLËTEBRE
jmique foudéde pouvoirs, ce clergé sera sa
force, mais en même temps son ver rongeur^
la cause principale de ses futurs écroule-
ments.
L'histoire, je le répète, n'a pas d'exem-
ple d*une transformation plus profonde que
celle qui s'opéra dans le régime de l'Église
chrétienne vers le temps d'Adrien et d'An-
toniu. Il est arrivé dans l'Église chrétienne
ce qui arriverait dans une association où les
assistants abdiqueraient entre les mains du
bureau, et où le bureau abdiquerait à son
tour entre les mains du. président, si bien
qu'après cela les assistants ni même les
anciens n'auraient nulle voix délibérative,
nulle influence, nul contrôle sur le manie-
ment des fonds, et que le, président pourrait
dire: « A moi seul, je suis l'association, w
Les presbyten{B.nciéns) ou episcopi (officiers,
surveillants) devinrent très vite les uniques
ROME ET LE CHRISTIANISME 157
• ■
représentants de l'Eglise, et, presque immé-
diatement après, une autre révolution plus
importante encore s'opéra. Entre les près-
byteri op episcopi^ il y en eut un qui, par
l'habitude de s'asseoir sur le premier siège,
absorba les pouvoirs des autres, et devint
Vepiscopos ou le presbyteros par excellence.
Le culte contribua puissamment à établir
cette unité. L'acte eucharistique ne pouvait
être célébré que par un seul, et donnait à
celui qui le célébrait une extrême impor-
tance. Cet episcopos^ avec une rapidité dont
on est surpris, devint le chef dupresbytérat,
et par conséquent de l'Église entière. Sa
cathedra^^ldiCéQ hors rang, et ayant la forme
d'un fauteuil, devint un siège d'honneur, le
signe de la primauté. Chaque Église n'a
plus dès lors qu'un presbyteros en chef, qui
s'appelle à l'exclusion des dAxivQ^ episcopos .
A côté de cetévêque, on voit des diacres,
14
158 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE
— ■ ■ -
des veuves, un conseil de près bi/ ter i; mais le
grand pas est franchi ; Févôque est seul
successeur des apôtres ; le fidèle a totale-
ment disparu. L'autorité apostolique, cen-
sée transmise par l'imposition des mains, a
étouffé l'autorité de la communauté. Les
évoques des différentes Églises se mettront
ensuite en rapport les uns avec les autres,
et constitueront l'Église universelle en une
espèce d'oligarchie, laquelle tiendra des as-
semblées, censurera ses propres membres,
décidera des questions de foi, et à elle seule
formera un vrai pouvoir souverain. D*un
côté, les pasteurs; de l'autre, le troupeau.
L'égalité primitive n'existe plus ; à vrai dire,
elle n'avait duré qu'un jour ; TÉglise n'est
désormais qu'un instrument entre les mains
de ceux qui la dirigent, et ceux-ci tiennent
leur .pouvoir non de la communauté, mais
d'une hérédité spirituelle, d'une transmission
ROME ET LE CHRISTIANISME 159
prétendant remonter aux apôtres en ligne
continue. On sent que le système représen-
tatif ne sera jamais, à un degré quelconque,
la loi de l'Église chrétienne.
Ce fut Tépiscopat qui, sans nulle interven-
tion du pouvoir civil, sans nul appui des tri-
bunaux, établit ainsi Tordre au-dessus de la
liberté dans une société fondée d'abord sur •
l'inspiration individuelle. Voilà pourquoi les
ébionites, qui n ont pas d'épiscopat, n'ont
pas non plus l'idée de catholicité. Au premier
coup d'œil, l'œuvre de Jésus n'était pas faite
pour durer. Fondée sur une croyance à la fin
du monde que les années en s'écoulant de-
vaient convaincre d'erreur, sa congrégation
semblait ne pouvoir que se dissoudre dans l'a-
narchie. La libre prophétie, les charismes, la
glossolalie, linspiratîon individuelle, c'était
plus qu'il n'en fallait pour tout ramener aux
proportions d'une chapelle éphémère. L'in-
160 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE
spiration individuelle créé, mais détruit tout
de suite ce qu'elle a créé. Après la liberté, il
faut la règle. L'œuvre de Jésus put être con-
sidérée comme sauvée le jour où il fut
admis qiie TÉglise a un pouvoir direct, un
pouvoir représentant celui de Jésus. L'Église
dès lors domine l'individu, le chasse au
besoin de son sein. L'inspiration passe de
l'individu à la communauté. Le clergé est le
dispensateur de toutes les grâces, l'intermé-
diaire entre Dieu et le fidèle. L'obéissance
à l'Église, puis à l'évêque, devient le pre-
mier des devoirs; l'innovation est la marque
du faux; le schisme sera désormais pour le
chrétien le pire des crimes.
A certains égards, on peut dire que ce fut
là une décadence, une diminution de cette
spontanéité qui avait été jusque-là éminem-
ment créatrice. Il était évident que les formes
ecclésiastiques allaient absorber, étouffer
• ROME ET LE CHRISTIANISME 161
l'œuvre de Jésus, que toutes les maDifesta-
tipns libres de la vie chrétienne seraient
bientôt arrêtées. Sous la censure de Fépis-
copat, la glossolalie, la prophétie, la créa-
tion des légendes, la production de nou-
veaux livres sacrés seront des facultés
desséchées ; les charismes seront réduits à
des sacrements officiels. En un autre sens,
cependant, une telle transformation était la
condition essentielle de la force du christia-
uisme. Et d'abord la centraUsation des pou-
voirs devenait nécessaire, du moment que
les ÉgHses arrivaient à être un peu nom-
breuses ; les rapports entre ces petites so-
ciétés pieuses ne demeuraient possibles que
si elles avaient un représentant attitré,
chargé d'agir pour elles. Il est incontestable,
de plus, que, sans Fépiscopat, les Églises
réunies un moment par le souvenir de Jésus
se fussent dispersées. Les divergences de
14.
Itti CONFl^îRENCES d'ANGLETERRE
doctrines, la différence du tour d ioiagina-
lion, et par-dessus tout les rivalités, les
amours-propres non satisfaits, eussent opéré
à rinfîni leurs effets de désunion et d'émiel-
tement. Le christianisme eût fini au bout
de trois ou quatre cents ans, comme le
mithriacisme et tant d'autres sectes, à qui il
n'a pas été donné de vaincre le temps. La
démocratie est quelquefois éminemment
créatrice; mais c'est à condition que delà
démocratie sortent des institutions conser-
vatrices, qui empêchent la fièvre ré>olution-
uaire de se prolonger indéfiniment.
Voilà le véritable miracle du christianisme
naissant. Il tira Tordre, la hiérarchie, Fau-
torité, l'obéissance du libre assujettissement
des volontés ; il organisa la foulé, il disci-
plina Tanarchie. Qui fît ce miracle, autre-
ment frappant que de prétendues déroga-
tions aux lois de la nature physique ? L'es-
ROME ET LE CHRISTIANISME 163
prit de Jésus, fortement inoculé en ses
disciples, cet esprit de douceur, d'abnégation ,
d'oubli du présent, cette unique poursuite
des joies intérieures, qui tue l'ambition^
cette préférence hautement donnée à Ten-
fance, ces paroles sans cesse répétées
comme de Jésus : « Que celui qui est le pre-
mier parmi vous soit le serviteur de tous. ^
L'impression laissée par les apôtres n'y con-
tribua pas moins. Les apôtres restèrent
vivants et gouvernèrent après leur mort-
L'idée que le président de l'Église tient son
mandat des membres de l'Église qui l'ont
nommé ne se montre pas une seule fois
dans la littérature de ce temps. L'Église
échappa ainsi, par l'origine surnaturelle de
son pouvoir, à ce qu'il y a de caduc dans
toute autorité déléguée. Une autorité légis-
lative et executive peut venir de la foule ;
mais des sacrements, des dispensations de
iCk CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
grâces célestes n'ont rien à voir avec le suf-
frage universel. De tels privilèges viennent
dû ciel, ou, selon la formule chrétienne, de
Jésus-Christ, source de toute grâce et de
tout bien.
La religion de Jésus dévint ainsi quelque
chose de solide et de consistant. Le grand
danger du gnosticisme, qui était de diviser
le christianisme en sectes sans nombre, fut
conjuré. Le mot d' (f Éghse catholique »
-éclate de toutes parts, comme le nom de ce
grand corps qui va désormais traverser les
siècles sans se briser. Et on voit bien déjà
le caractère de cette catholicité. Les mon-
tanistes sont tenus pour des sectaires ; les
marcionites sont convaincus de fausser la
doctrine apostolique ; les différentes écoles
gnostiques sont de plus en plus repoussées
du sein de l'Église générale. H y a donc
quelque chose qui n'est ni le montanisme,
ROME ET LE OBRiSTlANlSMB t65
ni le marcioDisme, ni le gnosticisme, qui
est le christianisme non sectaire, le chris-
tianisme de la majorité des évèques, résis-
tant aux sectes et les usant toutes, n'ayant,
si on veut, que des caractères négatifs, mais
préservé par ces caractères négatifs des
aberrations piélistes et du dissolvant rationa-
liste. Le christianisme, comme tous les par-
lis qui veulent vivre, se discipline lui-même,
retranche ses propres excès. 11 joint à l'exal-
tation mystique un fonds de bon sens et de
modération qui tuera le millénarisme, les
charismes, la glossolalie, tous ces phéno-
mènes spirites primitifs. Une poignée
d'exaltés, comme les montanistes, courant
au martyre, décourageant la pénitence, con-
damnant le mariage, n'est pas l'Église. Le
juste milieu triomphe, il ne sera donné aux
radicaux d'aucune sorte de détruire l'oeuvre
de Jé^us. L'Église est toujours d'opinion
166 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
moyenne ; elle est la chose de tout le monde,
non le privilège d'une aristocralie. L'aristo-
cratie piélisle des sectes phrygiennes, et
Taristocratie spéculative des gnosliques sont
également déboutées de leurs prétentions.
Au milieu de l'énorme variété d'opinions
qui remplit le premier âge chrétien, se con-
stitue de la sorte un point fixe, l'opinion de
la catholicité. Pour convaincre l'hérétique,
il n'est pas nécessaire de raisonner avec lui.
Il suffit de lui montrer qu'il n'est pas en com-
m union avec l'Église catholique, avec leâ
grandes Églises qui font remonter leur
succession d'évêques jusqu'aux apôtres.
Quod semper, quod ubique devient la règle
absolue de vérité. L'argument de prescrip-
tion, auquel TertuUien donnera une force si
éloquenle, résume toute la controverse ca-
tholique. Prouver à quelqu'un qu'il est un
novateur, un tard venu dans la théologie,
ROME ET LE CHRISTIANISME 167
c'est lui prouver qu'il a tort. Règle insuffi-
sante, puisque, par une singulière ironie du
sort, le docteur même qui a développé celte
méthode de réfutation d'une manière si im-
périeuse, TertuUien est mort hérétique !
La correspondance entre les Églises fut
de bonne heure une habitude. Les lettres
circulaires des chefs des grandes Églises,
lues le dimanche à la réunion des fidèles,
étaient comme une continuation de la littéra-
ture apostolique. La province ecclésiastique,
impliquant la préséance des grandes Églises,
apparaît en germe. L'Église, comme la syna-
gogue et la mosquée, est une chose es-
sentiellement citadine. Le chrisliauisme,
comme le judaïsme et Tislamisme, sera
une religion de villes. Le campagnard, le
paganus sera la dernière résistance que
rencontrera le christianisme. Les chrétiens
ruraux, très peu nombreux, menaient sans
1H8 CONFÉRENCES D'aNULETERRE
doute à Téglise de la ville voisine. Le mu-
uicipe romain devint ainsi le cadre de FÉ-
glise. Eutre les villes, la civitas, la grande
ville, a seule une véritable Église, avec un
episcopos; la pelife ville est dans la dépen-^
dance ecclésiastique de la grande. Cette
primatie des grandes villes fut un fait capi-
tal. La grande ville une fois convertie, la
petite ville et la campagne suivirent le mou-
vement. Le diocèse fut ainsi l'unité origi-
nelle du coQglomérat chrétien. Quant à la
province ecclésiastique, elle répondit à la
province romaine; les divisions du culte de
Rome et d'Augsute furent ici la loi secrète
qui régla lout. Les villes qui avaient un fla-
mide ou archiereus sont celles qui plus tard
eurent un archevêque ; le flamen civitaiis
devint lévêque. A partir du m* siècle,
le flamine occupe dans la cité le rang
qui plus tard fut celui de Févêque dans le
ROME ET LE CHRISTIANISME 1^9
diocèse. C'est ainsi qu'il se fait que la gé-
^raphie eccléBÎastique d'un pays est à très
peu de chose près la géographie de ce
même pays à l'époque romaine. Le tableau
des évêchés et deo archevêchés est celui des
civitates antiques selon leur lien de subor-
dination. L'empire fut comme le moule où
la religion nouvelle se coagula. La char-
pente intérieure, les cadres, les divisions
hiérarchiques furent ceux de l'Empire. Les
anciens rôles de l'administration romaine et
les registres de l'Église au moyen âge et
même de nos jours ne diffèrent presque pas.
Ainsi ces grands organismes, qui sont
devenus une part si essentielle de la vie
morale et politique des peuples européens,
ont tous été créés par ces hommes naïfs et
sincères dont la foi est devenue inséparable
de la culture morale de Thumanité. L'épis-
copat, sous Marc-Aurèle, est entièrement
15
170 CONFÉRENCES D*ANGLETERRE
mûr; la papauté existe en germe. Les con-
ciles œcuméLiques étaient impossibles ;
Tempire chélien pouvait seul permettre ces
9
grandes assemblées ; mais le synode pro-
vincial fut pratiqué dans les affaires des
montanistes et de la pâque ; la présidence
de l'évoque de la capitale de la province fut
admise sans contestation.
11
Rome était le point où se préparait cette
grande idée de catholicité. Rome devenait
chaque jour de plus en plus la capitale
du christianisme, et remplaçait Jérusalem
comme centre religieux de Tluimanité. Son
Église avait sur les autres une préséance
généralement reconnue. Toutes les ques-
tions douteuses qui déchirent la conscience
ROME ET LE CHRISTIANISME 171
chrétienne viennent demander à Rome un
arbitrage, sinon une solution. On fait ce rai-
sonnement, certes bien défectueux, que,
puisque Christ avait fait de Géphasla pierre
angulaire de son Église, ce privilège devait
s'étendre à ses successeurs. Par un tour
de force sans égal, l'Église de Rome avait
réussi à pouvoir se dire en même temps
l'Eglise de Pierre et 1 Eglise de Paul. Une
nouvelle duahté mythique remplaçait celle
de Romulus et de Rémus. L'évêque de Rome
devenait l'évêque des évoques, celui qui
avertit les autres. Rome proclame son droit
(droit dangereux d'excommunier ceux qui
ne marchent pas en tout avec elle. Les pau-
vres arlémonites (sorte d'ariens anticipés) ont
beau se plaindre de l'injustice du sort, qui
fait d'eux des hérétiques, taudis que, jusqu'à
Victor, toute l'Église de Rome pensait comme
eux ; on ne les écoute pas. L'Église de
m CONFÉRENCES D*ANGLETfiRIIR
Rome se mettait dès lors au-dessus de This-
toire. L'esprit qui, en 1870, fera procla-
mer rinfaillibilité du pape, se reconnaît,
dès la fin du ii* siècle, à des signes déjà
reconuaissables. L'écrit dont fit partie le
fragment latin connu sous le nom de Canon
de Muratori^ écrit à Rome vers 180, nous
montre déjà Rome réglant le canon des
Églises, donnant pour base à la catholicité
la passion de Pierre, repoussant également
le montanisme et le gnosticisme. Irénée ré-
fute toutes les hérésies par la foi de cette
Eglise, « la plus grande, la plus ancienne, la
plus illustre, qui possède par une succession
continue la vraie tradition des apôtres Pierre
et Paul, à laquelle, à cause de sa primauté,
doit recourir tout le reste de TEglise. »
Une cause matérielle contribuait beau-
coup à cette prééminence que la plupart des
Eglises reconnaissaient à l'Église de Rome.
AQMB ET LE CHRISTIANISME 173
Cette Eglise [était extrêmement riche ; ses
biens, habilement administrés, servaient de
fonds de secours et de propagande aux au-
tres Églises. Les confesseurs condamnés
aux mines recevaient d'elle un subside. Le
trésor commun du christianisme était en
quelque sorte à Rome. La collecte du di-
manche, pratique constante de l'Église ro-
maine, était déjà probablement établie. Un
merveilleux esprit de tradition animait cette
petite communauté, où la Judée, la Grèce
et le Latium; semblaient avoir confondu, en
vue d'un prodigieux avenir, leurs dons les
plus divers. Pendant que le monothéisme
juif fournissait la base inébranlable de la
formation nouvelle, que la Grèce continuait
par le guosticisme son œuvre de libre spé-
culation, Rome s'attachait avec une suite
qui étonne à l'œuvre du gouvernement.
Toutes les autorités, tous les artifices lui
15.
174 CONFÉRENCES D*ANGLETERBB
étaient bons pour cela. La politique ne
recule pas devant la fraude ; or, la politique
avait déjà élu domicile dans le§ conseils les
plus secrets de l'Église de Rome. Des veines
sans cesse renouvelées de littérature apo-
cryphe, tantôt sous le nom des apôtres,
tantôt sous le nom de personnages aposto-
liques comme Clément et Hermas, dès
qu'elles avaient la garantie de Rome, étaient
reçues avec confiance jusqu'au bout du
monde chrétien.
Cette préséance de l'Église de Rome ne
fit que grandir au m* siècle. Les évo-
ques de Rome montrèrent une rare habileté,
évitant les questions théologiques, mais
toujours au premier rang dans les questions
d'organisation et d'administration. La tradi-
tion de l'Église romaine passe pour la plus
ancienne de toutes. Le pape Corneille tient
le premier rang dans l'affaire du novatia-
ROME ET LE CHRISTIANISME 17»
nisme ; on l'y voit, en particulier, destituer
les évoques d'Italie et leur donner des suc-
cesseurs. Rome était aussi Tautorité Centrale
des Églises d'Afrique.
Et déjà même cette autorité allait aux
excès. Cela se vit surtout dans l'affaire de la
pâque. La question était beaucoup plus
grave que nous ne serions maintenant ten-
tés de le croire. Dans les premiers temps,
lous les chrétiens continuèrent à faire delà
pâque juive leur fête principale. Cette fête,
ils la célébraient le même jour que les juifs,
le 14 de nisan, à quelque moment de la se-
maine que ce jour tombât. Persuadés, selon
la donnée de tous les anciens Évangiles, que
Jésus, la veille de sa mort, avait mangé la
pâque avec ses disciples, ils regardaient une
telle solennité plutôt comme une commé-
moration de la Cène que comme un mémo-
rial de la résurrection. Quand le christia-
t76 CONFÉRENCES I>* AxNGLETERItE
oisme se sépara de plus ea plus du judaïsme,
une telle manière de \oir se trouva fort
ébranlée. D'abord, une tradiliop nouvelle
se répandit, d'après laquelle Jésus, avant
de mourir, n'avait pas mangé la pâque, mais
était mort le jour même de la pâque juive,
se substituant ainsi à Tagneau pascal. En
outre cette fêle purement, juive blessait la
conscience chrétienne, surtout dans les
Églises de Paul. La grande fête des chrétiens,
c'était la résurrection de Jésus, arrivée, en
tout cas, le dimanche après la Pâque juive.
D'après cette idée, on célébrait la fête le
dimanche qui suivait le vendredi venant
après le 1 4 de nisan.
A Rome, cette coutume prévalait, au
moins depuis les pontificats de Xyste et de
Télesphore (vers 120). En Asie, on était fort
partagé. Les conservateurs comme Poly-
carpe, Méliton et toute l'ancienne école,
BOME ET LE GDRlSTlANiSME t77
tenaient pour la vieille pratique juive, con-
forme aux premiers Évangiles et à F usage
des apôtres Jean et Philippe. Ce fut l'objet
du voyage de Rome, que, vers l'an 154,
Polycarpe entreprit sous le pape Anicet.
L'entrevue entre Polycarpe et Anicet fut
très cordiale. La discussion sur certains
points parait avoir été assez vive ; mais on
s'entendit. Polycarpe ne put persuader à
Anicet de renoncer à une pratique qui avait
été celle des évêques de Rome avant lui.
Anicet, d'un autre côté, s'arrêta quand Po-
lycarpe lui dit qu'il tenait sa règle de Jean
et des autres apôtres avec lesquels il avait
vécu, disait- il, sur le pied de la familiarité.
Les deux chefs religieux restèrent en pleine
communion Tun avec l'autre, et même Ani-
cet fit à Polycarpe un honneur presque sans
exemple. 11 voulut en effet que Polycarpe,
dans l'assemblée des fidèles de Rome, pro-
i78 CONFÉRENCES D*ANGLETERRE
Donçât à sa place et en sa présence les pa-
roles de la consécration eucharistique. Ces
hommes ardents étaient pleins d'un senti-
ment trop élevé pour faire reposer l'unité
des âmes sur l'uniformité des rites et des
observances extérieures.
Plus tard, malheureusement, Rome mil
une grande obstination à faire prévaloir son
rite. Vers l'an 196, la question se représenta
plus vive que jamais. Les Églises d'Asie
persistaient dans leur vieil usage ; Rome, tou-
jours passionnée pour l'unité, voulut les
réduire. Sur l'invitation du pape Victor, on
tint des réunions d'évêques ; une vaste cor-
respondance fut échangée. Mais les évêques^
d'Asie, forts de la tradition de deux,apôtres
et de tant d'hommes illustres, ne voulurent
pas céder. Le vieux Polycrate^ évêque
d'Éphèse, écrivit en leur nom une lettre
assez roide à Victor et à l'Église de Rome.
ROME ET LE CHRISTIANISME 179
Ce qui prouve que la papauté était déjà née
et bien née, c'est Tincroyable dessein que
les termes un peu âpres de cette lettre in-
spirèrentàVictor.llprétendit excommunier,
séparer de l'Église universelle la province la
plusillustre, parce qu'elle ne faisait pas plier
ses traditions devant la discipline romaine.
Il publia un décret en vertu duquel les Égli-
ses d'Asie étaient mises au ban de la com-
munauté chrétienne. Mais les autres évoques
s'opposèrent à cette mesure violente et rap-
pelèrent Victor à la charité. Saint Iréoée,
en particulier, qui, par la nécessité du monde
où il se trouvait transporté, avait accepté
pour lui et pour ses Églises de Gaule la cou-
tume occidentale, ne put supporter la pen-
sée que les Églises mères d'Asie, auxquelles
il se sentait attaché par le fond de ses en-
trailles, fussent séparées du corps de TÉfilise
universelle. 11 dissuada énergiquemeut Vie-
180 CONFÉRENCES D'ANGLETBRRE
1— — ^— ^i^M^^^——^-^ ~m-^ M TT-n m 1 — "— ^^TTit— —^ — ■ -, _
tor d'excommunier des Églises qui s'en tè-
naieut à la tradition de leurs pères, et lui
rappela les exemples de ses prédécesseurs
plus tolérants. Cet acte de rare bon sênis
empêcha le schisme de TOrient et de l'Oc-
cident de se produire dès lé ji* siècle.
Irénée écrivit de tous les côtés aux évoques,
et la question demeura libre pour les Égh-
ses d'Asie.
En un sens, la procédure qu'entraîna le
débat fut plus importante que le débat lui-
même. A propos de ce différend, FÉgUse fut
amenée à une notion plus claire de son or-
ganisation. Et d'abord, il fut évident que le
laïque n'étail plus rien. Seuls les évêques
«
interviennent dans la question, émettent un
avis. Les évêques se réunissent en synodes
provinciaux, présidés per l'évêque delà ca^
pi taie de la province (l'archevêque de l'a-
venir), quelquefois par le plus ancien. L'as-
ROME ET LE CURISTIANISME 181
semblée synodale aboutit à une lettre qu'on
expédie aux autres Églises. Ce fut donc
comme un essai d'organisation fédérative,
un essai pour résoudre les questions au
moyen d'assemblées provinciales présidées
par les évêques, et correspondant ensuite
entre elles. On chercha plus tard dans les
pièces de ce grand débat des précédents
pour les questions de présidence des syno-
des et de hiérarchie des Églises. Entre
toutes les Églises^ celle de Rome paraît
avoir un droit particulier d'initiative. Mais
cette initiative était loin .d'être synonyme
d'infaillibilité ; car Eusèbe déclare avoir lu
les lettres oh les évêques blâmaient énergi-
quement la conduite de Victor.
10
182 CONFÉREiNCES D^ANGLETERRB
III
L'autorité, Messieurs, aime Tautorité; les
autoritaires, comme on dit aujourd'hui, dans
les ordres les plus divers, se donnent la
main. Des hommes aussi conservateurs que
les chefs de l'Église de Rome devaient avoir
une forte tentation de se réconcilier avec la
force publique, dont ils reconnaissaient que
Faction s'exerçait souvent pour le bien.
Cette tendance avait été sensible dès les
premiers jours du christianisme. Jésus avait
tracé la règle. L'effigie de la monnaie était
pour lui le critérium suprême de la légiti-
mité, au delà duquel il n'y avait rien à cher-
cher. En plein règne de Néron, saint Paul
écrivait : « Que chacun soit soumis aux
puissances régnantes ; car il n'y a pas de
ROME ET LE CHRISTIANISME 1S3
puissance qui ne vienne de Dieu. Les puis-
sances qui existent sont ordonnées par
Dieu ; en sorte que celui qui fait de l'oppo-
sition aux puissances rériste à Tordre établi
par Dieu... »
Quelques années après, Pierre, ou celui
qui écrivit en son nom l'Éptlre connue sous
le nom de Prima Pétri, s'exprime d'une
façon presque identique. Clément est égale-
ment un sujet on ne peut plus dévoué de
l'empire romain.
Enfin, un des traits de saint Luc (selon
moi, ily a un lien entre saint Luc et l'esprit
de l'Église de Rome), c'est son respect pour
l'autorité impériale et les précautions qu'il
prend pour ne pas la blesser. L'auteur des
Actes évite tout ce qui présenterait les Ro-
mains comme les ennemis du christianisme.
Au contraire, il cherche à montrer que,
dans beaucoup de circonstances, ils ont dé-
184 CONFÉRENCES D*ANGLETEBRE
fendu saint Paul et les chrétiens contre les
Juifs. Jamais un mot blessant pour les ma-
gistrats civils, Luc aime à montrer com-
. ment les fonctionnaires romains ont été
favorables à la secte nouvelle, parfois même
l'ont embrassée, combien la justice romaine
est équitable et supérieure aux passions des
pouvoirs locaux. Il insiste sur les avantages
que Paul dut à son titre de citoyen romain.
S'il arrête son récit à l'arrivée de Paul à
Rome, c'est peut-être pour n'avoir pas à ra-
conter les monstruosités de Néron.
Certes, il y avait dans d'autres parties de
i'empire des chrétiens exaltés qui parta-
geaient entièrement les colères juives et ne
rêvaient que la destruction de la ville ido-
lâtre, identifiée par eux avec Babylone. Tels
étaient les auteurs d'apocalypses et les au-
teurs d'écrits sibyllins. Mais les fidèles des
grandes Églises étaient dans de tout autres
ROME ET LE CHRISTIANISME 185
idées. En 70, TÉglise de Jérusalem, avec
un sentiment plus chrétien que patriotique,
abandonna la ville révolutionnaire et alla
chercher la paix au delà du Jourdain. Dans
la révolte de Barkokébas, la séparation
fut encore plus caractérisée. Pas un seul
chrétien ne voulut prendre part à cette ten-
tative d'un aveugle désespoir. Saint Justin,
dans ses apologies, ne combat jamais le
principe de Tempire ; il veut que l'empire
examine la doctrine chrétienne, l'approuve,
la contresigne en quelque sorte et con-
damne ceux qui la calomnient. Le premier
docteur du temps de Marc-Aurèle, Méliton,
évêque de Sardes, fait des avances bien plus
caractérisées encore, et s'attache à montrer
que le christianisme a de quoi se faire chérir
d'un vrai Romain. Dans son traité de la
Vérité, conservé en syriaque, Méliton s'ex-
prime comme un évêque du iv^ siècle, expo-
16.
186 CONFÉRENCES D*ANGLETERRE
sant à un Théodose que son premier devoir
est de procurer par son autorité le triom-
phe de la vérité (sans nous dire, hélas! à
quel signe on reconnaît la vérité). Que l'em-
pire devienne chrétien, et les persécutés
d'aujourd'hui trouveront que Fingérence de
l'État dans le domaine de la conscience est
parfaitement légitime.
Le système des apologistes, si chaude-
ment soutenu par TertuUien, d'après lequel
les bons empereurs ont favorisé le christia-
nisme, et les mauvais empereurs l'ont per-
sécuté, était déjà complètement éclos. Nés
ensemble, disait-on, le christianisme et l'em-
pire avaient grandi ensemble, prospéré en-
semble. Leurs intérêts, leurs souffrances,
leur fortune, leur avenir, tout était en
commun. Les apologistes sont des avocats,
et les avocats, dans les ordres les jplus divers,
se ressemblent. Ils ont 'des arguments pour
ROME ET LE CHRISTIANISME 187
toutes les situations et pour tous les goûts.
Il s'écoulera près de cent cinquante ans
avant que ces invitations doucereuses et mé-
diocrement sincères soient entendues. Mais
le seul fait qu'elles se présentent sous Marc-
Aurèle à l'esprit d'un des chefs les plus
éclairés de l'Église est un pronostic de l'ave-
nir. Le christianisme et l'empire se récon-
cilieront, ils sont faits Tun pour Tautre.
L'ombre de MéUton tressaillira de joie quand
l'empire se fera chrétien et que l'empereur
prendra en main la cause « de la vérité. »
Ainsi l'Église faisait déjà plus d'un pas
vers l'empire. Par politesse, sans doute,
mais aussi par une conséquence très légi-
time de ses principes, Méliton n'admet pas
qu'un empereur puisse donner un ordre
injuste. On était bien aise de laisser croire
que certains empereurs n'avaient pas été
absolument opposés au christianisme ; on
188 CONFÉRENCES D'aNGLETERRE
aimait à raconter que Tibère avait proposé
au sénat de mettre Jésus au rang des
dieux ; c'était le sénat qui n'avait pas voulu.
La préférence décidée du christianisme pour
le pouvoir, quand il en peut espérer des
faveurs, se laisse déjà entrevoir. On s'ef-
force de montrer, contrairement à toute
vérité, qu'Adrien et Antonin ont cherché
à réparer le mal causé par Néron et Domi-
tien. TertuUien et sa génération diront
la même chose de Marc-Aurèle. TertuUien
doutera, il est vrai, qu'on puisse être à la fois
césar et chrétien ; mais cette incompati-
bilité, un siècle après lui, ne frappera per-
sonne, et Constantin prouvera que Méliton
de Sardes fut un homme très sagace le jour
où il démêla si bien, un siècle et demi
d'avance, au travers des persécutions pro-
consulaires, la possibiUté d*un empire chré-
tien.
ROME ET LE CHRISTIANISME 189
La haine du christîaDisme et de l'empire
était la haine des gens qui doivent s'aimer
un jour. Sous les Sévères, le langage de
rÉglise resta ce qu'il fut sous les Antonins,
plaintif et tendre. Les apologistes affichent
une espèce de légitimisme, la prétention que
l'Église a toujours salué tout d'abord l'em-
pereur. « Il n'y a jamais eu chez nous, dit
TertuUien, de partisans de Cassius, de par-
tisans d'Albin, de partisans de Niger. »
Légère illusion! Certes la révolte d'Avidius
Cassius contre Marc-Aurèle fut un crime po-
litique, et les chrétiens firent bien de n'y pas
tremper. Quant à Sévère, Albin et Niger, ce
qui décida entre eux, ce fut le succès, et
l'Église n'eut d'autre mérite en s'attachant à
Sévère que de bien deviner qui serait le plus
fort. Ce prétendu culte de la légitimité au
fond n'était que celui du fait accompli. Le
principe de saint Paul portait ses fruits :
190 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE
« Toute puissance vient de Dieu; celui
qui tient Tépée la tient de Dieu poui» le
bien. »
Cette attitude correcte à l'égard du pou-
voir tenait à des nécessités extérieures tout
autant qu'aux principes mêmes que l'Église
avait reçus de ses fondateurs, L'Église était
déjà une puissante association; elle était
essentiellement conservatrice ; elle avait be-
soin d'ordre et de garanties légales: Cela
se vit admirablement dans le fait de Paul
de Samosate, évêque d'Antioche sous Au-
rélien. L' évêque d'Antioche pouvait déjà
passer à cette époque pour un puissant per-
sonnage. Les biens de l'Église étaient dans
sa main ; une foule de gens vivaient de ses
faveurs. Paul était un homme brillant, peu
mystique, mondain, un grand seigneur pro-
fane, cherchant à rendre le christianisme
acceptable aux gens du monde et à l'auto-
ROME ET LE CHRISTIANISME 19^1
rite. Les piétistes, comme on devait s'y at-
tendre, le trouvèrent hérétique et le firent
destituer. Paul résista et refusa d'abandon-
ner la maison épiscopale. Voilà par où sont
prises les sectes les plus altières ; elles pos-
sèdent, et qui peut régler une question de
propriété ou de jouissance, si ce n'est l'au-
torité civile? Aurélien passa vers ce temps
à Antioche; la question lui fut déférée, et
l'on vit ce spectacle original d'un souverain
infidèle et persécuteur chargé de décider
qui était le véritable évêque. Aurélien mon-
tra, dans cette circonstance, un bon sens
laïque assez^jieiirarquable. Il se fit apporter
la corà'espondance des deux évoques, nota
celui qui était en relation avec Rome et l'I-
talie et décida que celui-là était le véritable
évêque d'Antioche.
Le raisonnement théologique que fit dans
cette circonstauce Aurélien prêterait à bien
1^2 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
des objections; mais un fait devenait évi-
dent, c'est que le christianisme ne pouvait
plus vivre sans Tempire et que l'empire d'un
autre côté n'avait rien de mieux à faire que
d'adopter le christianisme comme sa reli-
gion. Le monde voulait une religion de con-
grégations, d'églises ou de synagogues, de
chapelles, une religion où l'essence du culte
fût la réunion, l'association, la fraternité.
Le christianisme remplissait toutes ces con-
ditions. Son culte admirable, sa morale
pure, son clergé savamment organisé, lui
assuraient l'avenir.
Plusieurs fois, au m* siècle, cette néces-
sité historique faillit se réaliser. Cela se
vit surtout sous ces empereurs syriens,
que leur qualité d'étrangers et la bassesse
de leur origine mettaient à l'abri des pré-
jugés, et qui, malgré leurs vices, inaugurent
une largeur d'idées et une tolérance incon-
ROME ET LE CURISTIANISME 103
nues jusque-là. Ces Syriennes d'Émèse, Ju-
lia Domna, Julia Msesa, Julia Mammaea,
Julia Soémie, belles, intelligentes, témé-
raires jusqu'à l'utopie, n'étant retenues par
aucune tradition ni convenance sociales, ne
s'arrêtent devant rien; elles font ce que ja-
mais Romaine n'aurait osé; elles entrent
au sénat, y délibèrent, gouvernent effective-
ment l'empire, rêvent de Sémiramis et de
Nitocris. Le culte romain leur parait froid
et insignifiant. N'y étant attachées par au-
cune raison de famille, et leur imagination
religieuse se trouvant plus en harmonie avec
le christianisme qu'avec le paganisme ita-
lien, ces femmes se complaisent dans des
récits de voyages de dieux sur la terre*
Philostrate les enchante avec sa Vie d' Apol-
lonius de Tyane ; peut-être eurent-elles avec
le christianisme plus d'une affinité secrète «
Certes, Héliogabale était un insensé ; et
17
194 CONFÉRENCES D'aNGLETERBE
pourtant sa chimère d'un culte monothéiste
central établi à Rome et absorbant tous les
autres cultes, montrait que le cercle étroit
des idées des Antonins était brisé. Âlexan-
dre-Sévère alla plus loin, il fut sympathique
aux chrétiens ; non content de leur accorder
la liberté, il plaça Jésus dana.Ji^e& iaraire
par un éclectisme touchant. La paix semble
faite, non, comme sous Constantin,
défaite d'un des parlis^jnaw'^paTune large
réconciliation. La même chose se revit sous
Philippe l'Arabe, en Orient sous Zénobie, et,
en général, chez les empereurs que leur ori-
gine étrangère mettait en dehors du patrio-
tisme romain.
La lutte redoubla de rage quand ces grands
réformateurs animés de Tancien esprit,
Dioclétien et Maximien, crurent pouvoir
donner à rempirejme nouvelle vie en s'en
tenant au cercle étroit des idées romaines.
ROME ET LE CHRISTIANISME 195
L'Église triompha par ses martyrs; l'orgueil
romain plia' Constantin vit la force inté-
rieure de l'Église, les populations de l'Asie
Mineure, de la Syrie, de la Thrace, de la
Macédoine, en un mot de la partie orientale
de Tempire, déjàplus qu'àdemi chrétiennes.
Sa mère, qui avait été servante d'auberge à
Nicomédie, fit miroiter à ses yeux un empire
d'Orient, ayant son centre vers Nicée ou
Nicomédie, et dont le nerf serait les évoques
et ces multitudes de pauvres matricules à
l'Église, qui, dans les grandes villes, faisaient
l'opinion, Constantin fit l'empire chrétien.
Au point de vue de l'Occident cela nous
étonne; car les chrétiens n'étaient encore
en Occident qu'une faible minorité ; en
Orient, la politique de Constantin fut non
seulement naturelle, mais commandée.
Chose singulière ! La ville de Rome reçut
de cette politique le coup le plus grave qui
196 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE
Fait jamais frappée. Ce qui réussit avec
Constantin, ce fut le christianisme ; mais ce
fut le christianisme oriental. En bâtissant
une nouvelle Rome sur le Bosphore, Con-
stantin réduisit la vieille Rome à n'être plus
que la capitale de l'Occident. Les cata-
clysmes qui suivirent, les invasions des bar-
bares, qui épargnèrent Constantinople et
tombèrent sur Rome de tout leur poids,
réduisirent l'antique capitale du monde à
4
un rôle borné, souvent humble. Cette pri-
mauté ecclésiastique de Rome qui éclate
^ Il avec tant d'évidence aux_xn* et m* siècles,
n'existe plus depuis que l'Orient a une
existence et une capitale séparées. Con-*
stantin est le véritable auteur du schisme
entre l'Église latine et l'Église d'Orient.
Rome prend sa revanche, d'abord par le
sérieux et la profondeur de son esprit d'or-
ganisation*. Quels hommes que saint Sylves-
^ r
ROME ET LE CHRISTIANISME 197
»
tre, saint Damase, Grégoire le Grand ! Avec
un courage admirable, elle travaille à la
conversion des barbares, elle se les attache,
elle en fait ses clients, ses sujets. Le chef-
d'œuvre de sa politique fut son alliance avec
la maison Carlovingienne et le coup hardi
par lequel elle rétablit dans cette maison
l'empire mort depuis 300 ans. L'Église de
Rome se relève alors«plus puissante que ja-
mais, et devient de nouveau pour huit siè-
cles le centre de toutes les grandes affaires
de l'Occident.
Ici s'arrête ma tâche, Messieurs ; vous
confierez à d'autres le soin de raconter cette
prodigieuse histoire de l'Église féodale, _ ses
grandeurs, ses abus. Un autre ensuite vous
montrera la réaction contre ces abus, le
protestantisme, divisant à son tour l'Église
latine et revenant à l'idée primitive du
17.
198 CONFÉRENCES D^ANGLETERRE
r
christianisme. Chacune de ces grandes pages
historiques aura son charme et son en-
seignement. Celle que je -vous ai racontée
est pleine de grandeur. On n'est impartial
que pour les morts. Tandis que le catholi-
cisme a été une puissance ennemie, un dan-
ger pour la liberté et l'esprit humain, on avait
raison de le combattre. Or, quand l'histoire
sert au combat, on nejracontepas bien. No-
tre siècle est le siècle de l'histoire, car c'est
le siècle du doute sur les matières dogma-
tiques, c'est le siècle oîi, sans entrer dans
la discussion des systèmes, un esprit éclairé
se dit à lui-même : « Si, depuis que la rai-
son existe, tant de milliers de symboles ont
eu la prétention de présenter la vérité com-
plète, et si cette prétention s'est toujours
trouvée vaine, est-il bien probable que je
sois plus heureux que tant d'autres et que
la vérité ait attendu ma venue ici-bas pour
ROME ET LE CURISTIÂNISME 199
faire sa défîDitive révélation? » Il n'y a pas
de révélation définitive, il y a un efifort tou-
chant de l'homme pour rendre supportable
sa destinée. Mais la conséquence de cela
n'est pas le dédain, c'est la bienveillance.
Quiconque croit avoir quelque chose à nous
apprendre sur notre destinée et sur notre fin
doit être le bienvenu. Rappelez- vous, dans
vos vieilles histoires, l'avis judicieux et dis-
cret de ce chef saxon de Northumbrîe dans
l'assemblée où Ton discuta si l'on adopte-
rait la doctrine des missionnaires romains.
« Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une
chose qui arrive quelquefois dans les jours
d'hiver, lorsque tu es assis à table avec tes
capitaines et tes hommes d'armes, qu'un
bon feu est allumé, que ta salle est bien
chaude, mais qu'il pleut, neige et vente au
dehors. Vient un petit oiseau qui traverse
la salle à tire-d'aile, entrant par une porte.
200 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
I - '
sortant par Tautre ; l'instant de ce trajet est
pour lui plein de douceur, il ne sent plus ni
la pluie ni Forage ; mais cet instant est ra-
pide ; Toiseau a fui en un clin d'œil, et de
l'hiver il repasse dans l'hiver. Tels me sem-
blent la vie des hommes sur cette terre et son
cours d'un moment, comparé à la longueur
du temps qui la précède et qui la suit. Ce
temps d'avant la naissance et d'après la
mort est ténébreux ; il nous tourmente par
l'impossibilité de le connaître ; si donc la
nouvelle doctrine peut nous en apprendre
quelque chose d^un peu certain, elle mérite
que nous la suivions. )>
Hélas ! les missionnaires de Rome n'ap-
portaient pas ce minimum de certitude dont
le vieux chef northumbrien se déclarait, en
vrai sage qu'il était, décidé à se contenter.
La vie nous paraît toujours un court passage
entre deux longues nuits. Heureux celui qui
ROME ET LE CHRISTIANISME 201
se laisse endormir au vain bruit des menaces
qui troublèrent autrefois la conscience hu-
maine et ne doivent plus que la bercer ! Une
seule chose est certaine, c'est le'^sourire pa-
ternel, qui, à certaines heures, traverse la
nature, attestant qu'un œil nous regarde et
qu'un cœur nous suit. Gardons-nous de toute
formule absolue, qui deviendrait un jour un
obstacle à la libre expansion de nos esprits.
Il n'est pas de communion religieuse qui ne
possède encore des dons de vie et de grâce ;
mais c'est à condition qu'à une docilité hu-
miliante succède la sympathique adhésion.
La comparaison du régiment, inventée par
Clément Romain, et depuis tant de fois ré-
pétée, doit être tout à fait abandonnée.
Vous avez voulu que je vous rappelle les
grandeurs du catholicisme à sa plus belle
époque. Je vous en remercie. Des liens d'en-
fance, les plus profonds de tous, m'atta-
202 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE
^ ^ •
chent au catholicisme, et, quoique je sois
séparé de lui, souvent je suis tenté de dire
ce que dit Job (au moins dans notre version
latine) : Etiam si occiderit me^ in ipso sperabo.
Cette grande famille catholique est trop
nombreuse pour n'avoir pas encore un grand
avenir. Les étranges excès oîi, depuis cin-
quante ans, elle s'est portée, ce pontificat
inoui de Pie IX, le plus étonnant qu'il y ait
dans rhistoire, ne sauraient se terminer
médiocrement. Il y aura des foudres, des
éclats comme tous ceux qui accompagnent
les grands jours des jugements de Dieu. Et
pour demeurer possible encore, acceptable
à ceux qui Tont aimée , aurait-elle beau-
coup à faire, cette vieille mère qui ne sau-
rait de sitôt mourir? Peut-être trouvera-
t-elle, pour arrêter le bras de son vainqueur,
qui est la raison moderne, des arts de ma-
gicienne, des mots comme ceux que mur-
ROME ET LE CHRISTIANISME 203
mura Balder sur le bûcher. L'Église catho-
lique est une femme; défions-nous des
paroles charmeresses de son agonie. Figu-
rons-nous que quelque jour elle se mette à
nous dire : (^ Mes enfants, tout n'est ici-bas
que symbole etjque' songe. Il n'y a de clair
en cô-HiSnde qu'un petit rayon de lumière
bleue qui traverse les ténèbres et a tout
l'air d'être le reflet d'une volonté bienveil-
lante. Venez en mon sein, où l'on trouve
l'oubli. Pour qui veut des fétiches, j'ai des
fétictes ; à qui veut les œuvres, j'offre les
œuvres ; pour qui veut l'enivrement du cœur,
j'ai le lait de mes mamelles, qui enivre. A
qui veut l'amour, j'en surabonde; à qui veut
l'ironie, j'en verse à pleins bords. Venez
tous ; le temps des tristesses dogmatiques
est passé. J'aurai de la musique et de l'en-
cens pour vos funérailles, des fleurs pour
vos mariages, l'accueil joyeux de mes clo-
204 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
ches pour vos nouveau-nés. » Ëhbien! si
elle disait cela, notre embarras serait ex-
trême. Mais elle ne le dira pas.
Voire grande et glorieuse Angleterre a
résolu, Messieurs, la partie pratique de la
question . Autant la solution théorique du pro-
blème religieux est impossible, autant il est
facile de tracer la ligne de conduite que
rÉtat et l'individu doivent suivre en pareille
matière. Tout se résume en un seul mot.
Messieurs: liberté. Quoi de plus simple? La foi
ne se commande pas ; on croit ce qu'on
croit vrai ; il ne dépend de personne de tenir
pour vrai ce qu'il est amené, à tort ou à
raison, à trouver faux. Nier la liberté de
penser est une sorte de contradiction. Mais
de la liberté de penser au droit d'exprimer
ce que l'on pensej il n'y a qu'un pas. Car le
droit est le même pour tous ; je n'ai le droit
d'interdire à personne d'exprimer son avis ;
ROME ET LE CHRISTIANISME 205
mais personne n'a le droit de m'interdire
d'exprimer le mien. Voilà une théorie qui
paraîtra bien humble aux docteurs transcen-
dants qui se croient en possession de la vé-
rité absolue. Nous avons sur eux un grand
avantage, Messieurs. Ils sont obligés, pour
être conséquents, d'être persécuteurs; à
nous, il nous est permis d'être tolérants, tolé-
rants pour tous, même pour ceux qui, s'ils
le pouvaient, ne le seraient pas pour nous.
Oui, allons jusqu'à ce paradoxe ; la liberté
est la meilleure arme contre les ennemis de
la liberté. Quelques fanatiques nous le
disent avec sincérité : « Nous prenons la
liberté de vous, parce que vous nous la
devez d'après vos principes ; mais vous ne
l'auriez pas de nous, car nous ne vous la
devons pas. » Eh bien 1 donnons-leur la
liberté tout de même, et ne nous . figurons
pas qu*à ce marché-là nous serons dupes.
18
206 CON.FÉRENGES s'aNGLETERRE
jNoq; la liberté est le grand dissolvant de
tous les fanatismes. En réclamant la liberté
pour mon ennemi, pour celui qui me sup-
primerait s'il en avait le pouvoir, je lui fais
en réalité le plus mauvais cadeau. JeFoblige
à boire un breuvage fort, qui lui tournera la
tête, tandis que moi je garderai la mienne.
La science supporte le régime viril de la
liberté ; le fanatisme, la superstition ne le
supportent pas. Nous faisons plus de tort
au dogmatisme en le traitant avec une im-
placable douceur qu'en le persécutant ; par
cette douceur nous inculquons le principe
même qui coupe tout dogmatisme par la
base : savoir que toute controverse métaphy-
sique est stérile et qu'en cet ordre la vérité
pour chacun est ce qu'il croit entrevoir.
L'essentiel n'est donc pas de faire taire un
enseignement dangereux, d'éteindre telle
voix discordante; l'essentiel est de mettre
ROME ^T LE CHRISTIANISME 207
Tesprit humain dans un état où la masse
\oie rinutilité de ces colères. Quand cet
esprit devient l'atmosphère de la société, le
fanatique ne trouve presque plus à vivre. Il
est vaincu lui-même par la mollesse géné-
rale. Si, au lieu de faire conduire Polyeucte
au supplice, le magistrat romain l'eût ren-
voyé en souriant et en lui serrant amicale-
ment la main, Polyeucte n'eût pas recom-
mencé ; peut-être même, sur ses vieux jours,
eût-il ri de son escapade et fût-il devenu un
homme de bon sens.
CONFERENCE
PRONONCEE A L INSTITUTION ROYALE DE LONDUES,
LE i6 AVRIL i880.
MARC-AURÈLE
18.
CONPÉRENCB A L'INSTITUTION ROYALE
MARC-AURÈLE
Mesdames et Messieurs,
J'ai accepté avec grande joie de venir
échanger quelques idées avec vous, en cet
Institut illustre, voué aux plus hautes re-
cherches de la science et de la vraie philo-
sophie. Cette île oîi j'ai tant d'amis et que je
viens de visiter si tardivement, j'y rêvais dès
mon enfance. Je suis Breton de France; je
voyais dans nos vieux livres l'Angleterre
toujours appelée l'île des saints; et, en effet,
218 CONFÉRENCES d'ANGLETERRE
tous nos saints de la Bretagne armoricaine,
ces saints d'une orthodoxie douteuse et qui,
s'ils ressuscitaient, s'entendraient mieux avec
nous qu'avec les jésuites, venaient de l'île
de Bretagne. On me montrait dans leur
chapelle l'auge de pierre en laquelle ils
avaient passé ta mer. De toutes les races^
la race bretonne est celle qui a toujours pris
la religion le plus au sérieux. Même quand
le progrès de la réflexion nous à montré que
quelques articles sont à modifier dans la
liste des choses que nous avions autrefois
tenues pour certaines, nous ne rompons
jamais avec le symbole sous lequel nous
avons d'abord goûté l'idéal. Car la foi ne
réside pas pour nous en d'obscures propo-
sitions métaphysiques, elle est dans les
affirmations du cœur. J'ai donc choisi pour
ra'entretenir avec vous, non quelqu'une de
ces subtilités qui divisent, mais, un de ces
MARG-AURÈLE 213
sujets chers à l'âme, qui rapprochent et
réunissent. Je vous parlerai de ce livre tout
resplendissant del'esprit divin, de ce manuel
de la vie résignée que nous a laissé le plus
pieux des hommes, le césar Marc-Aurêle-
Antonin. C'est la gloire des souverains que
le plus irréprochable modèle de vertu se soit
trouvé dans leurs rangs, et que les plus belles
leçons de patience et de détachement soient
venues d'une condition qu'on suppose volon-
tiers livrée à toutes les séductions du plaisir
et de la vanité.
I
L'hérédité de la sagesse sur le trône est
chose toujours rare ; je n'en vois dans l'his-
toire que deux exemples éclataxits : dans
rinde, la succession de ces trois empereurs
mongols, Baber, Humaïoun et Akbar; à
214 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
Rome, à la tête du plus vaste empire qui
fut jamais, les deux règnes admirables
d'Antonin-le-Pieuxet de Marc-Aurèle. De
ces deux derniers, Antonin fut, selon moi,
le plus grand. Sa bonté ne lui fit pas com-
mettre de fautes ; il ne futpas tourmenté du
mal intérieur qui rongea sans relâche le
cœur de son fils adoptif. Ce mal étrange,
cette étude inquiète de soi-même, ce démon
du scrupule, cette fièvre de perfection sont
des signes d'une nature moins forte que
distinguée. Comme les plus belles pensées
sont celles qu*on n'écrit pas, Antonin eut
encore à cet égard une supériorité sur Marc-
Aurèle ; mais ajoutons que nous ignorerions
Antonin,. si Marc-Aurèle ne nous avait
transmis de son père adoptif ce portrait ex-
quis, où il semble s'être appliqué par hu-
milité à peindre l'image d'un homme encore
meilleur que lui-même.
MARC-AURÈLE 215
C'est lui aussi qui nous a tracé, dans le
premier livre de ses Pensées, cet arrière-
plan admirable, où se meuvent dans une
lumière toute céleste les nobles et pures
figures de son père, de sa mère, de son
aïeul^ de ses maîtres. Grâce à Marc-Aurèle,
nous pouvons comprendre ce que ces
vieilles familles romaines, qui avaient vu le
règne des mauvais empereurs, gardaient
encore d'honnêteté, de dignité, de droiture,
d'espril civil, et, si j'ose le dire, républicain.
On y vivait dans Tadmiration de Caton, de
Brutus, deThraséas et des grands stoïciens
dont Tâme n'avait pas plié sous la tyrannie.
Le règne de Domitien y était abhorré. Les
sages qui l'avaient traversé sans fléchir y
étaient honorés comme des ht^ros. L'avène-
ment des Antonins ne fut que l'arrivée au
pouvoir de la société des sages dont Tacite
nous a transmis les justes colères, société
216 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
de sages formée par la ligue de tous ceux
qu'avait révoltés le despotisme des premiers
Césars.
Le salutaire principe de Tadoption avait
fait, de la cour impériale au ii* siècle, une
vraie pépinière de vertu. Le noble et habile
Nerva, en posant ce principe, assura le
bonheur du genre humain pendant près de
cent ans, et donna au monde le plus beau
siècle de progrès dont la mémoire ait été
conservée. La souveraineté ainsi possédée
en commun par un groupe d'hommes d'élite ,
lesquels se la léguaient ou se la parta-
geaient selon les besoins du moment, perdit
une partie de cet attrait qui la rend si dan-
gereuse. On arriva au trône sans l'avoir
brigué, mais aussi sans le devoir à sa nais*
sance ni à une sorte de droit divin; on y
arriva désabusé, ennuyé des hommes, pré-
paré de longue main. L'empire fut un far-
MARG-AURELE 217
deau civil, qu'on accepta à son heqre, s^us
que nul songeât à avancer cette heure.
Marc-Aurèley fut désigné si jeune queTidée
de régner n'eût guère chez lui de commen-
cement et n'exerça pas sur son esprit un
moment de séduction. A huit ans, quand il
était déjà ;?r«s2// des prêtres Saliens, Adrien
remarqua ce doux enfant triste, et l'aima
pour son bon naturel, sa docilité, son inca-
pacité de mentir* A dix-huit ans, l'empire
lui était assuré. Il l'attendit patiemment du-
rant vingt-deux années. Le soir où Antonin,
se sentant mourir, après avoir donné pour
mot d'ordre au tribun de service, ^quani- *
mitas ^ fit porter dans la chambre de son fils
adoptif la statue d'or de la Fortune, qui
devait toujours se trouver dans l'apparte-
ment de l'empereur, il n'y eut pour celui-ci
ni surprise ni joie. Il était depuis longtemps
blasé sur toutes les joies sans les avoir
10 .
•218 CONFÉRENCES d'anGLETERHE
goûtées; il en avait vu par la profondeur de
sa philosophie l'absolue vanité.
Le grand inconvénient de la vie pratique
et ce qui la rend insupportable à l'homme
supérieur, c'est que, si Ton y transporte les
principes de l'idéal, les qualités deviennent
des défauts, si bien que fort souvent
l'homme accompU y réussit marins bien que
celui qui a pour mobiles l'égoïsme ou la
routine vulgaire. Trois ou quatre fois la
vertu de Marc-Aurèle faillit le perdre. Elle
lui fit faire une première faute en lui per-
suadant d'associer à Tempire Lucius Vérus,
envers qui il n'avait aucune obligation.
Vérus était un homme frivole et sans valeur.
11 fallut des prodiges de bonté et de délica-
tesse pour l'empêcher de faire des folies
désastreuses. Le sage empereur, sérieux et
appliqué, traînait avec lui dans sa litière le
sot collègue qu'il s'était donné. 11 le prit
MARC-AURÈLE 219
toujours obstinément au sérieux; il ne se
révolla pas une fois contre cet assommant
compagnonnage. Comme les gens qui ont
été très bien élevés, Marc-Aurèle se gênait
sans cesse ; ses façons venaient d'un parti
pris général de tenue et de dignilé. Les âmes
de cette sorte, soit pour ne pas faire de peine
aux autres, soit par respect pour la nature
humaine, ne se résignent pas à avouer
qu'elles voient le mal. Leur vie est une per-
pétuelle dissimulation.
Selon quelques-uns il aurait été dissi-
mulé envers lui-même, puisque, dans son
entretien intime avec les dieux, sur les bords
du Gran, parlant d'une épouse indigné de
lui, il les aurait remerciés de lui avoir donné
« une femme si complaisante, si affectueuse,
si simple ». J'ai montré ailleurs qu'on s'est
quelque peu exagéré sur ce point la patience,
ou, si Ton veut, la faiblesse de Marc-Aurèle.
220 CONFÉRENCES D'aNGLETERRE
Faustine eut des torts ; le plus grand fut
d'avoir pris eu aversion les amis de son
mari; comme ce furent ces amis qui écrivi-
rent Fhistoire, elle en porta la peine devant
la postérité. Mais une critique attentive n'a
pas de peine à montrer ici les exagérations
de la légende. Tout porte à croire que
Faustine trouva d'abord le ' bonheur et
Tamour dans cette villa de Lorium ou dans
cette belle retraite de Lanilvium, sur les
dernières pentes du mont Albain, queMarc-
Aurèle décrit à Fronton, son maître, comme
un séjour plein des joies les plus pures.
Puis elle se fatigua de tant de sagesse.
Disons tout : les belles setitences de Marc-
Aurèle, sa vertu austère, sa perpétuelle mé-
lancolie, purent sembler ennuyeuses à une
femnàe jeune, capricieuse,, d'un tempéra-
ment ardent et d'une merveilleuse beauté.
11 le comprif, en souffrit et se tut. Faustine
mârc-aurèle ta
resta iôujôîirs « sa très boiine et trèè fidèle
êpousiB » . On ne réussit jamàiSjmêitië après
iju*elle fut morte, à lui faire abandonner bë
pieux mensonge. Dans tin bas-relief Qui se
voit encore aujourd'hui à Rome ail musée dii
€àpitole, pendant que Faustine est ënlètée
au ciel par une Renommée, rexcelletit em-
pereur la suit de terre avec un regard plein
d'amour. Il était arrivé, ce semble^ dans les
derniers temps, à se faire illusion à lui-
même et à tout oublier. Mais quelle Itlttë il
dut traverser pour eri arriver là ! Durant de
longues années, une maladie de cdelir le
consuma lentement. L'effort désespéré i^Ui
fait Tessence de sa philosophie, cette fré-
néi^ie de renoncement, poussée })arfbis
jusqu'au sophisme, dissimùleîitsin fond uilë
immense blessure. Qu'il faut avoir dit adietl
au bonheur pour arriver à de tels excès! On
ne comprendra jataais tout ce que souffrit
19.
222 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
ce pauvre cœur flétri, ce qu'il y eut d'amer-
tume dissimulée par ce front pâle, toujours
calme et presque toujours souriant. 11 est
vrai que Tadieu au bonheur est le commen-
cement de la sagesse, et le moyen le plus
sûr pour trouver le bonheur. Il n'y a rien de
doux comme le retour de joie qui suit le re-
noncement à la joie; rien de vif, de profond,
de charmant comme Teuchantement du dé-
senchanté.
Des historiens plus^ou moins imbus de
cette politique qui se croit supérieure parce
qu'elle n'est suspecte d'aucune philosophie,
ont naturellement cherché à prouver qu'un
homme si accompli fut un mauvais adminis-
trateur et un médiocre souverain. Il paraît
en effet que Màrc-Aurèle pécha plus d'une
fois par trop d'indulgence. Mais jamais rè-
gne ne fut plus fécond en réformes et en pro-
grès. L'assistance publique, fondée par
MARC-AURÈLE 223
Nerva et Trajan, reçut de lui d'admirables
développements. Des collèges nouveaux
pour les enfants assistés furent établis ; les
procurateurs alimentaires devinrent des
fonctionnaires de premier ordre et furent
choisi§ avec un soin extrême ; on pourvut aux
besoins des jeunes filles pauvres par l'institut
des Jeunes Faustiniennes , Le principe que
l'Etat a des devoirs en quelque sorte pater-
nels envers ses membres (principe dont il
faudra se souvenir avec gratitude, même
quand on Taura dépassé), ce principe, dis-je,
a été proclamé pour la première fois dans le
monde par Trajan et ses successeurs. Ni le
faste puéril des royautés orientales, fondées
sur la bassesse et la stupidité des hommes, ni
l'orgueil pédantesque des royautés du moyen
âge, fondées sur un sentiment exagéré de
Fhérédité et sur une foi naïve dans les droits
du sang, ne peuvent nous donner une idée de
2S4 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
cette souveraineté toute républicaine de
Nerva, de Trajan, d'Adrien, d'Antoniil, dé
Marc-Aurèle. Riendii prince héréditaire ou
par droit divin ; rien non plus du chef mili-
taire ; c'était une sorte de grande niàglëttâ-
ture civile, saus rien ^ui ressemblât à une
cour ni qui enlevât à l'empereur son carac-
tère tout privé. Marc-Aurèle, en particulier,
lie fut ni peu ni beaucoup un roi dans le sens
propre du mot ; sa fortune était immense,
mais toute employée pour le bien; son
aversion pour « les Césars » , qu'il envisagé
comtiie des espèces de Sardanapales, tila-
gnifiques, débauchés et criiels, éclate â cha-
que inslartt. La divihté de ses mœurs était
extrême ; il rendit au sénat toute sdn an-
cienne importance ; quand il était à Rôriie,
il ne manquait jamais une séance, et ne
quittait sa place que quand le consul avait
prononcé la formule : Nihil vos moramur,
MARC-AURÈLE 225
patres conscripii. Presque toutes les anuées
de son règne il fit la guerre, et il la fit bien^
quoiqu'il n'y trouvait que de l'ennui. Ses in-
sipides campagnes contre les Quades et les
Meitcônians furent très bien conduites : le
dégoût qu'il en éprouvait ne l'empêchait pas
dy tnettre l'application la plus coiisbien-
cieiise.
Ce fut dàils le cours d'une de ces expédi-
tions que, campé sûr les bords dd Graû^ au
milieu des plaines monotones de là Hongrie,
il écrivit les plus belles pages du livre exquis
qui nous a révélé son âme tout entière. 11
est probable que, de bonne heure^ il tint un
journal intime de ses pensées. Il y {décrivait
les maximes auxquelles il recourait pour se
fortifier, les réminisbences de ses auteurs
favoris, les passages des moralistes ^ixi lui
parlaienlleplus,lesprincipesquidatlslâjdur-
née l'avaient soutenu; parfois les rèt^roches
\
226 CONFÉRENCKS d'aNGLETERRE
que sa conscience scrupuleuse croyait avoir
à s'adresser. « On se cherche des retraites
solitaires, chaumières rustiques, rivages des *
>
mers, montagnes ; comme les autres, tu ai-
mes à rêver ces biens. A quoi bon, puisqu'il
t'est permis à chaque heure de te retirer en
ton âme? Nulle part l'homme n'a de retraite
plus tranquille, surtout s'il a en lui-même
de ces choses dont la contemplation suffit
pour rendre le calme. Sache donc jouir de
cette retraite, et là renouvelle tes forces.
Qu'il y ait là de ces maximes courtes, fon-
damentales, qui tout d'abord rendront la sé-
rénité à ton âme et te remettront en état de
supporter avec résignation le monde où tu
dois revenir. » Pendant les tristes hivers du
Nord, cette consolation lui devint encore plus
nécessaire. Il avait près de soixante ans ; la
vieillesse était chez lui prématurée. Un soir,
toutes les images de sa pieuse jeunesse re-
MARC-AURELE 227
montèrent en son souvenir, et il passa quel-
ques heures délicieuses à supputer ce qu'il
devait à chacun des êtres vertueux qui
l'avaient entouré.
(( Exemples de mon aïeul Vérus : Douceur
de mœurs, patience inaltérable. »
« Qualités qu'on prisait dans mon père,
souvenir qu'il m'a laissé : Modestie, carac-
tère mâle. »
« Imiter de ma mère sa piété, sa bienfai-
sance; m'abstenir, comme elle, non seule-
ment de faire le mal, mais même d'en con-
cevoir la pensée ; mener sa vie frugale, et
qui ressemblait si peu au luxe habituel des
riches. »
Puis lui apparaissent tour à tour Diogénète,
qui lui inspira le goût de la philosophie et
rendit agréables à ses yeux le grabat, la
couverture composée d'une simple peau et
tout l'appareil de là discipline hellénique;
228 CONFÉRKNCES d'aNGLETKRRE
Juoips Rusticus, qui lui apprit à éviter toute
afifectation d'élégance dans le style et lui
prêta les Entretiens d-Épictète ; Apollonius
de Ghalcis, qui réalisait Tidéal stoïcien de
Textrême fermeté et de la parfaite douceur ;
Sextus de Chéronée, si grave et si bon;
Alexandre le grammairien, qui reprenait
avec une politesse si raffinée ; Fronton,
« qui lui apprit ce qu'il y a, dans un tyran,
d'envie, de duplicité, d'hypocrisie, et ce
qu'il peut y avoir de dureté dans le cœur
d'un patricien » ; son frère Sévérus, « qui
lui fit connaître Thraséas, Helvidius, Gaton,
Brutus, qui lui donna l'idée de ce qu-est un
État libre, où la règle est l'égalité naturelle
des citoyens et l'égalité de leurs droits;
d'une royauté qui place avant tout le res-
pect de la liberté des citoyens » , et, domi-
nant tous les autres de sa grandeur imma-
culée, Antonio, son père par adoption, dont
MÂRG-AURELE SS9
il ^Q\l^ trace Timage avec ua redoublement
de Fêconnaissance et d-amour. « Je remer-
cie les dieux, dit-il en termioaut^ de m'a-
voir donaé de boas aïeuls, de bons parents,
u^e bonne sœur, de bons maîtres, et, dans
mpn ei}tourage, dans mes proches, dans
mes ainis, des gens presque tous remplis de
bon^é. Jamais je ne me suis laissé aller à
aucun manque d'égards envers eux ; par ma
disposition naturelle, j'aurais pu, dans Toc-
casion, commettre quelque irrévérence ;
ma|$ la bienfaisance des dieux n'a pas per-
mis que l^, circonstance s'en soit présentée.
Je dois encore aux dieux d'avoir conservé
purp 1^ fleiir de ma jeunesse ; d'avoir été
élevé sous \^ \q\ d'un prince et d'un père
qui devait dégager mon âme de toute fumée
d'orgueil, me faire comprendre qu'il est
possible, tout en vivant dans un palais, de
se passer de gardes, d'habits resplendis-
20
230 CONFÉRENCES d'aNGLETE ItR K
sants, de torches, de statues, m'appreadre
enfin qu'un prince peut presque resserrer
sa vie dan« les limites de celles d'un simple
citoyen, sans montrer pour cela moins de
noblesse et moins de vigueur, quand il s'agit
d'être empereur et de traiter les affaires de
l'État. Ils m'ont donné de rencontrer un
frère dont les mœurs étaient une continuelle
exhortation à veiller sur moi-même, en
même temps que sa déférence et son atta-
chement devaient faire la joie de mon cœur.
Grâce aux dieux encore, je me suis hâté
d'élever ceux qui avaient soigné mon édu-
cation aux honneurs qu'ils semblaient dé-
sirer. Ce sont eux qui m'ont fait connaître
Apollonius, Rusticus, Maximus, et qui
m'ont offert, entourée de tant de lumière,
l'image d'une vie conforme à la nature. Je
suis resté en deçà du but, il est vrai ; mais
c'est ma faute. Si mon corps a résisté long-
MAHC-AURÈLK 231
temps à la rude \ie que je mène ; si, malgré
mes fréquents dépits contre Rusticus, je
n'ai jamais passé les bornes ni rien fait dont
j'aie eu à me repentir; si ma mère, qui de-
vait mourir jeune, a pu néanmoins passer
près de moi ses dernières années; si, cha-
que fois que j'ai voulu venir au secours de
quelque personne pauvre ou affligée, je ne
me suis jamais entendu dire que l'argent
me manquait ; si moi-même je n'ai eu be-
soin de rien recevoir de personne ; si j'ai
une femme d'un tel caractère , complai-
sante, aftectueuse, simple ; si j'ai trouvé tant
de gens capables pour l'éducation de mes
enfants ; si, à l'origine de ma passion pour
la philosophie, je ne suis pas devenu la
proie de quelque sophiste, c'est aux dieux
que je le dois. Oui, tant de bonheurs ne peu-
vent être l'effet que de l'assistance des dieux
s
et d'une heureuse fortune. »
â3i CONFÉRENCES D'ANGLETERRE
Cette divine candeur respiré à chafjne
page. Jdmdis ou n'écrivit plus siaifilëmëlit
pour soi, à seule fin de décharger sdti cœur,
sans autre témoin que Dieu. Pas ulie tidlbre
de système. Marc-Aurèle, à propfèràeht
parler, n*a pas de philosophie ; ^UbiqU'il
doive presque tout au stoïcisme tranâfbt*mé
par Tesprit romain, il n'est d'aiiclinë ébblë.
Selon notre goût, il a trop peu dé cii-
ridsité; car il lié sait pas tout ce que devait
savoir utl coUtemporaitl de Ptoléitlée fet
de Galien; il £l (quelques opinibils sut le
système du inonde qui n'étaient pas ail iil-
veau de la t>lus haute science dé soii tëihpâ.
Mais sa pensée morale, ainsi dégagée dé
tout lien avec un système, y gagne une sih-
gulîère hauteur. L'aiitéur du livre de « l'I-
mitation » lui-même, quoique fort détaché
des querelles d'école, n'atteiilt pas jusqlië-
là ; car sa manière de sentir est essentielle-
MARC-AURELE 1233
ment ehrétieniié; ôtez les dogmes ctrétiens,
son livre ne garde plus qil'une partie de son
charme. Le livre de Marc-Aurèlè, n'ayant
aucuUfe base dogolatiqilei conservera éter-
îiellemetit sa fi-aîchfeur. Tous, depuis l'athée
ou celui (jui se Qi'oit tel, jusqil'à Thomme le
plus engagé dâtis les croyances particulières
de chaque culte, peiivent y trouver des fruits
d'édiflcdtibn. C'est le livre le pliis purement
humain qu'il y ait. Il né tratiche aucune
question controversée. En théologie, Marc-
Aurèle flotte entre le déisme pur, le po-
lythéisme interprété dans un sens physique
à la façon des stoïciens, et une sorte de pan-
théisme cb^miqiie. 11 ne tiëiit pas beaucoup
plus à l'une des hypothèses qu'à Taiitte, et
il se sert iiidifférëtoment des trois vocabu-
laires, déiste, polythéiste, pânthêifetë. Ses
cônsidérdtiohs sodt tbiljburs à detlx faces,
selon que Dieu et l'âme ont ou n'oiil pas de
20.
234 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
réalité. C'est le raisonnement que nous fai-
sons à chaque heure ; car, si c'est le maté-
rialisme le plus complet qui a raison, nous
qui aurons cru au vrai et au bien, nous ne
serons pas plus dupés que les autres. Si l'i-
déalisme a raisoû, nous aurons été les \rais
sages et nous l'aurons été de la seule façon
qui nous convienne, c'est-à-dire sans nulle
attente intéressée, sans avoir compté sur
une rémunération.
il
Nous touchons ici un grand secret de la
philosophie morale et de la religion. Marc-
Aurèle n'a pas de philosophie spéculative ;
sa théologie est tout à fait contradictoire ; il
n'a aucune idée arrêtée sur l'âme et l'im-
mortalité. Comment fut-il profondément
MARC-AURÈLE 235
moral sans les croyances qu'on regarde au-
jourd'hui comme les fondements de la mo-
rale ? Comment fut-il éminemment religieux
sans avoir professé aucun des dogmes de ce
qu'on appelle la religion naturelle? C'est ce
qu'il importe de rechercher.
Les doutes qui, au point de \ue de la rai-
son spéculative, planent sur les vérités de la
religion naturelle ne sont pas, comme Kant
Ta admirablement montré, des doutes acci-
denlels, susceptibles d'être levés, tenant,
ainsi qu'on se l'imagine parfois, à certains
états de l'esprit humain. Ces doutes sont in-
hérents à la nature même de ces vérités,
et l'on peut dire sans paradoxe que, si ces
doutes étaient levés, les vérités auxquelles
ils s'attaquent disparaîtraient du même coup.
Supposons, en effet, une preuve directe,
positive, évidente pour tous, des peines et
♦
des récompenses futures; où sera le mérite
S36 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE
de faire le bien? 11 n'y aiiiait que de^ fdlis
qui de gaieté dfe cœur courraient à leur dam-
nation. Une foule d'âmes basses feràieiil Ifeùh
salut catiës sur table ; elles fbl*cëraiènt eil
quelque sorte là main de la Diviiiité. Qui iië
voit que, dans uti tel systèitie, il ii'y a pliis
ni tnoràle ni religion? Dans Tordre mdhal et
religieux, il est indisjietisable de croite sans
dénioUslràtibn ; il ne s'agit pas dé certitude,
il s'agit de fbi. Yoilàcë qu'oublie lé dëismë;
avec ses llàbitddes d^arfiribâtidH intëiii|ië-
râiitë. Il oublie tjue des crdyaiices itbp pré-
cises âur la destinée Uumàiilë enlèvëhdiént
tout le tnérite mdral. Pour noiis, dil iloils
annoticerâît lid abgumeût péretojjtdlre encô
genre, qile ndlis fèridïis cdinnië sdiiit LdUi§,
quand on Ibl |iàrla de l'hostie miraculeuse.
NoUô rëfdsëridUs d'aller vdit. QU'avbiis-ildUs
bësdiii de ces ^ihelives brutales, )|ui gëUë-
raiélît ndtre liberté? Ndlis cràindridns
MARC-AURÈLE 237
d'être assimilés à ces spéculateurs de ^eriu
ou à ces peut-eux vulgaires^ qui poHent dans
les choses de l'âme le grossier égoïsme de
la \ie pratique. Dans les premiers jours qui
suivirent la foi à la résurrection de Jésus,
ce sentiment se fit jour de la façon la plus
touchante. Les vrais amis de cœur, les déli-
cats aimèrent mieux croire sans preuve que
de voir. « Heureux ceux qui n*oilt pas vu et
qui ont cru ! » devint le mot de la situation.
Mot charmant ! Symbole éternel de l'idéa-
lisriae tendre et généreux, qui a horreur de
toucher de ses mains ce qui ne doit être vu
qu'avec le cœur !
Notre bon Marc-Aurèle, sur ce point
l:^omme sur tous les autres, devança les siè-
cles. Jamais il ne se soucia de se mettre
d'accord avec lui-même sur Dieu et sur
Tâme. Comme s'il avait lu la « Critique de
la Raison pratique » , il vit bien que lorsqu'il
S38 CONFÉHENCKS D'ANGLETERRE
s'agit de Tinfini aucune formule n'est ab-
solue , et qu'en pareille matière on n'a
quelque chance d'avoir aperçu la vérité
une fois en sa vie que si l'on s'est beaucoup
contredit. 11 détacha hautement la beauté
morale de toute théologie arrêtée ; il ne per-
mit au devoir de dépendre d'aucune opinion
métaphysique sur la cause première. Jamais
l'union intime avec le dieu caché ne fut
poussée à de plus inouïes délicatesses.
« Offre au gouvernement du dieu qui est au
dedans de toi un être viril, mûri par Tâge,
ami du bien public, un Romain, un empe-
reur; un soldat à son poste, attendant le
signal de la trompette ; un homme prêt à
quitter sans regret la vie. » — « 11 y a bien
des grains d'encens destinés au même autel ;
l'un tombe plus tôt, l'autre plus tard dans
le feu; mais la différence n'est rien. » —
« L'homme doit vivre selon la nature pen-
MARC-ALRELE 239
dant le peu de jours qui lui sont donnés sur
la terre, et, quand le moment de la retraite
est venu, se soumettre avec douceur, comme
une olive, qui, en tombant, bénit Tarbre qui
Ta produite, et rend grâce au rameau qui
Ta portée. » — « Tout ce qui t'arrange
m'arrange, ô cosmos. Rien ne m'est préma-
turé ou tardif de Ce qui pour toi vient à
l'heure. Je fais mon fruit de ce que portent
tes saisons, ô nature. De toi vient tout; en
toi est tout; vers toi va tout. » — homme !
tu as été citoyen dans la grande cité; que
timporte de l'avoir été pendant cinq ou
pendant trois ans ? Ce qui est conforme aux
lois n'est inique pour personne. Qu'y a-t*-il
donc de si fâcheux à être renvoyé de la cité
non par un tyran, non par un juge inique,
mais par la nature même qui t'y fait entrer ?
C'est comme si un comédien est congé-
dié du théâtre par le préteur qui l'y avait
240 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
engagé. Mais, diras-tu, J6 u ai pas joué les
cinq actes ; je n'eu ai joué que trois. Tu dis
bien; mais, dans la vie, trois actes suffisent
pour faire la pièce entière... Par^ donc con-
tent, puisque celui qui te congédie est content.
Est-ce à dire qu'il ne se révolta pas qjiel-
quefois contre le sort étrange qui s'est plu
à laisser seuls face à face Thomnie avec ses
éternels besoins de dévouemeiit, de sacri-
fice, d'héroïsme^ et la nature, ayec son ita'-
moralité transcendante, son suprême dédain
pour la vertu? Nqn. U«e fois du moins Tab-
surdité, la colossale iniquité de la mort le
frappe. Mais bientôt son tenipérament com-
plètement mortifié reprend le dessus, et il
se calme. « Gomment se fait-il qu^ les dieu^,
qui ont ordonné si bien toutes cho$^s, et avec
tant d'amour pour les bPWne$, aienf né-
gligé un seul point, h savoir que les hommes;
d'une vertu éprouvée, qui ont eu pendant
MARC-AURÈLE 241
leur yie une sorte de commerce avec la Di-
yiuité, qui $e sont fait aimer d'elle par leurs
actions pieuses et leurs sacrifices, ne revi-
vent paa après la mor^, mais soient éteints
pour jamais? Puisque la chose est ainsi,
sache bien que, si elle avait dû être autre-
ment, ils n'y eussent p^s manqué; car si
cela eût été juste^ cela était possible; si
cela eût été conforme à la nature, la nature
Feût comporté. Par conséquent, de cela
qu'il n'en est pa? ainsi, confirme-toi en cette
considération qu'il ne fallait pas qu'il en fût
ainsi. Tu vois bien toi-même que faire une
telle recherche, c'est disputer avec Dieu
sur son droit. Or, nous ne disputerions
pas ainsi contre les dieux, s'ils n'étaient
pas souverainement bons et souveraine-
ment justes; s'ils le sont, ils n'ont rien
laissé passer dans l'ordonnance du monde
qui soit contraire à la justice et à la raison.»
21
242 CONFÉRENCES D'aNGLETERRE
Ah ! c'est trop de résignation, Mesdames
et Messieurs. S'il en est véritablement ainsi,
nous avons droit de nous plaindre. Dire que
si ce monde n'a pas sa contre-partie,
l'homme qui s'est sacrifié pour le bien ou le
vrai doit le quitter content et absoudre les
dieux, cela est trop naïf. Non, il a le droit
de les blasphémer ! Car enfin pourquoi avoir
ainsi abusé de sa crédulité? Pourquoi avoir
mis en lui des instincts trompeurs, dont il a
été la dupe honnête ? Pourquoi cette prime
accordée à l'homme frivole ou méchant?
C'est donc celui-ci, qui ne se trompe pas;
qui est l'homme avisé?... Mais alors mau-
dits soient les dieux qui placent si mal leurs
préférences ! Je veux que l'avenir soit une
énigme; mais s'il n'y a pas d'avenir, ce
monde est un affreux guet-apens. Remar-
quez en effet que notre souhait n'est pas
celui du vulgaire grossier. Ce que nous vou-
MAUC-AURKLE 243
Ions, ce n'est pas de voir le châtiment du
coupable, ni de toucher les intérêts de notre
vertu. Ce que nous voulons n'a rien d'é-
goïste : c'est simplement d'être, de rester
en rapport avec la lumière, de continuer
notre pensée commencée, d'en savoir da-
vantage, de jouir un jour de cette vérité que
nous cherchons avec tant de travail, de voir
le triomphe du bien que nous avons aimé.
Rien de plus légitime. Le digne empereur,
du reste, le sentait bien. « Quoi ! la lumière
d'une lampe brille jusqu'au moment où elle
s'éteint, et ne perd rien de son éclat; et la
vérité, la justice, la tempérance, qui sont en
toi, s'éteindraient avec toi ! » Toute la vie se
passa pour lui dans cette noble hésitation.
S'il pécha, ce fut par trop de piété. Moins
résigné, il eût été plus juste; car, sûrement,
demander qu'il y ait un spectateur intime et
sympathique des luttes que nous livrons pour
244 CONFÉRENCES D'ANGLETERRE
le bien et le vrai, ce ti'estpas trop derriander.
11 est possible aussi que, si sa philosophie
eût été moins exclusivement morale, si elle
eût impliqué une étude plus curieuse de
l'histoire et de Tunivers; ellfe eût étité cer-
tains excès dé rigueur. Comme les ascètes
chrétiens, Marc-Aurèle pousse quelqiiëfbis
le renoncement jusqu'à la sécheresse et la
subtilité. Ce calme qui ne se dément ja-
mais, on sent qu'il est obtenu par iin im-
mense effort. Certes, le mal n'eut jàttiais
pour lui àiicun attrait ; il n'eut à combattre
aucune passion : « Quoi qu'on fasse ou qûcii
qu'on dise, écrit-il, il faut que je sois homme
diB bien, comme Témeraude peut dire :
Quoi qû'bh dise ou qu'on fasse,- il faut bien
que je sois émeraude et qiié je garde inà
couleur. » Mais, pour se tenir toujoiirs Stir
le somhiet glacé du stoïcisme, il lui fallut
faire de cruelles violences à la nature et en
MARC-AURÈLE 245
retrancher plus d'une noble partie. Cette
perpétuelle répétition des mêmes raisonne-
nients, ces mille images sous lesquelles il
cherche à se représenter la vanité de toutes
choses, ces preuves souvent naïves de l'uni-
verselle frivolité tériloignent des combats
qu'il eut à livrer pour éteindre en lui tout
désir. Parfois il en résulte pour nous quel-
que chose d'âpre et de triste; la lecture de
Marc-Aiirële fortifie, mais ne console pas;
elle laissé dans râttie un vide à la fois déli-
cieux et cruel, i^u'on n'échangerait pas
coiitre la pleiiie satisfactioii. L'humiHté, le
renoncement, la sévérité poiir soi-même
n'ont jamais été poussés plus loin. La gloire,
cette dernière illusion des grandes âmes; est
réduite à néant. Il faut faire le bièil sans
s'inquiéter si personne le saura. Il voit bien
que l'histoire parlera de lui ; il songe parfois
aux hondines du passé auxquels l'avenir Ta»-
21.
246 CONFÉRENGES 1)' ANGLETERRE
sociera. « S'ils n'oDt joué qu'un rôle d'ac-
teurs tragiques, dit-il, personne ne m*a con-
damné à les imiter. » L'absolue mortifica-
tion où il était arrivé avait éteint en lui
jusqu'à la dernière fibre de l'amour-propre.
La conséquence de cette philosophie aus-
tère aurait pu être la roideur etla dureté. C'est
ici que la bonté rare de la nature de Marc-
Aurèle éclate dans tout son jour. Sa sévérité
n'est que pour lui. Le fruit de cette grande
tension d'âme, c'est une bienveillance infinie.
Toute sa vie fut une étude à rendre le bien
pour le mal. Après quelque triste expérience
de la perversité humaine, il ne trouve, le
soir, à écrire que ce qui suit : « Si tu le
peux, corrige-les; dans le cas contraire,
souviens-toi que c'est pour l'exercer envers
eux que t'a été donnée la bienveillance. Les
dieux eux-mêmes sont bienveillants pour ces
êtres ; ilsles aident, lautleur bontéest grande !
MARC-AURELE 24
à acquérir santé, richesse, gloire. 11 l'est per-
mis de faire comme les dieux . »> Un autre jou r ,
les hommes furent bien méchants, car voici
ce qu'il écrivait sur des tablettes : « Tel est
l'ordre de la nature ; des gens de cette sorte
doivent, de toute nécessité, agir ainsi. Vou-
loir qu'il en soit autrement, c'est vouloir que
le figuier ne produise pas de figues. Souviens-
toi, en un mot, de ceci : dans un temps bien
court, toi et lui vous mourrez : bientôt après,
vos noms même ne survivront plus. » Ces
réflexions d'universelpardon reviennent sans
cesse. A peine se mêle-t-il parfois à cette
ravissante bonté un imperceptible sourire.
« La meilleure manière de se venger ^^s
méchants, c'est de ne pas se rendre sembla-
ble à eux )) ; ou un léger accent de fierté :
« C'est chose royale, quand on fait le bien,
d'entendre dire du mal de soi. » Un jour, il a
nn reproche à se faire. « Tu as oublié, dit-il,
248 CONFÉRENCES D'ANGLETEKKE
quelle parenté iàiiite unit châqde homhae
aveb le genre humain ; parèiitë nbh de sang
et de naissance, mais participation à la
même intelligence. Tu as oublié que Famé
raisonnable de chacun est iin dieu, un dérivé
de rÊti-e suprême. »
Dans le commerce de la vie, il devait être
exi^uis, t[uoiç[û'un peu naïf, comme le sont
d^brdinaire les hommes très bons. Le3 neuf
nibtifs d'indiilgeiice qu'il se fait valoir à lui-
mêine (livhe Xi, article 18) hbuÉ montrent
sa charmante Bonhomie en présence de dif-
ficultés de famille qui venaieilt peut-êtl-e de
son itidigne fils. << Si dans Fciccâsion, se dit-
il à liiî-même, tu Texhortais paisiblemefat,
et liii doniiaîs sané colère, alors qu'il s'ef-
force de tè faire du thàl, Ûeè leçons comme
celle-ci : « Non, mon enfant ! nous sottinlés
» nés pour autre chose. Ce n'est pas moi^ui
)/ éprouverai le mal, c'est toi qui t'en fais à
MARC-AURÈLE Î49
» tbi-mêmé, mon enfant! » Montre-lui adroi-
tement par une considération générale, que
telle est la règle, que ni les abeilles n'agis-
sent comme lui, ni aucun des animaux qui
vivent naturellement en troupes. Dis cela
sans moquerie, ni insulte, avec Tàir d'une
affection yéritable, d'un cœur que n'aigrit
point la colère ; non comme un pédant, non
pour te faire admirer de ceux qui sont là;
n'aie en vue que lui seul. » Commode (si
c'est de lui qu'il s'agit) fut sans doute peu
sensible à cette bonne rhétorique paternelle ;
une des maximes de l'excellent empereur
était que les méchants sont malheureux,
qu'on n'est méchant que malgré soi et par
ignorance ; il t)laignait ceux qui n'étaient pas
comme lui; il ne se croyait pas le droit de
s'imposer à eux.
11 voyait bien la bassesse des hommes ;
mais il ne se l'avouait pas. Cette façon de s'a-
1
2o0 CONFÉHENCES p ANGLETERRE
veugler volontairement est le défaut des
âmes d^élite. Le monde n'étant pas du tout
tel qu'elles le voudraient, elles se mentent
à elles-mêmes pour le voir autre qu*il n'est.
De là un peu de convenu dans leurs juge-
ments. Chez Marc-Aurèle, ce convenu nous
cause parfois un certain agacement. Si nous
voulions le croire, ses maîtres, dont plu-
sieurs furent des hommes assez médiocres,
auraient été sans exception des hommes
supérieurs. On dirait que tout le monde au-
tour de lui a été vertueux. Cela va à un tel
point qu'on est obligé de se demander si ce
frère dont il fait un si grand éloge, dans sou
action de grâces aux dieux, n'était'pas sou
frère par adoption, Lucius Vérus. 11 est
sûr que le bon empereur était capable de
fortes illusions quand il s'agissait de prêter
à autrui ses propres vertus.
Celle qualité, selon une opinion qui s'est
MAllC-AURELE 251
produite dès l'antiquité, en particulier sous
la plume de Tempereur Julien , lui fit
commettre une faute énorme, ce fut de ne
pas avoir déshérité Commode. Voilà une de
ces choses qu'il est facile de dire à distance,
quand les obstacles ne sont plus là, et qu'on
raisonne en dehors des faits. On oublie d'a-
bord que les empereurs qui, depuis Nerva,
rendirent l'adoption un système politique si
fécond, n'avaient pas de fils. L'adoption avec
exhérédation du fils ou du petit-fils se voit
au i" siècle de l'empire, mais n'a pas
de bons résultats. Marc-Aurèle, par princi-
pes, était évidemment pour l'hérédilé di-
recte, à laquelle il voyait l'avantage de
prévenir les compétitions. Dès que Commode '
fut né, en 161, il le présenta seul aux lé-
gions, quoiqu'il eût un jumeau; souvent il
le prenait tout petit entre ses bras et renou-
velait cet acte, qui était une sorte de procla-
252 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
matiou. En 166, c'est LuciusVérus lui-même
qui demande que les deux fils de Marc, Com-
mode et Annius Vérus, soient faits césars.
En 172, Commode partage avec son père \q
titre de Germanique; en 173, après la ré-
pression de la révolte d'Avidius, le séi^^t,
pour reconnaître en quelque sorte le désii^-
téressement de famille qu'avait montré
Marc-Aurèlè, demande par acclamation V em-
pire et la puissance tribunitienne pqur Com-
mode. Déjà le mauvais naturel de ce dernier
s'était trahi par plus d'un indice connu de
ses pédagogues; mais comment préjuger
par quelques mauvaises notes de Tavenir
d'un enfant de douze ans? En 176, 177, son
père le fait Jmperator, consul, Auguste. Ce
fut sûrement une imprudence; mais on était
lié par les actes antérieurs; Commode, d'^iW
leurs, se contenait encore. Dans les dernjè-
res années, le mal se décela tout à fait; à
MARG-AURÉLE 253
chaque page des derniers livres des « Pen-
sées » , nous voyons la trace du martyre in-
térieur du père excellent, de Fempereur
accompli, qui voit un monstre grandir à
côté de lui, prêt à lui succéder et décidé à
prendre en toute chose, par antipathie, le
contre-pied de ce qu'il avait vu faire aux gens
de bien. La pensée de déshériter Commode
dut sans doute alors venir plus d^une fois à
Marc-Aurèle. Mais il était trop tard. Après
l'avoir associé à l'empire, après l'avoir pro-
clamé tant de fois parfait et accompli devant
les légions, venir à la face du monde le dé-
clarer indigne eût été un scandale. Marc fut
pris par ses propres phrases, par ce style
d'une bienveillance convenue qui lui était
trop habituel. Et, après tout. Commode avait
dix-sept ans ; qui pouvait être sûr qu'il ne
s'améliorerait pas ?. Même après la mort de
Marc-Aurèle, on put Tespérer. Commode
22
254 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
montra d'abord l'intention de suivre les
conseils des personnes de mérite dont son
père l'avait entouré.
Le reproche que Ton peut faire à Marc*-
Aurèle n'est donc pas de n'avoir point des-
titué son fils ; c'est d'avoir eu un fils. Ce ne
fut pas sa faute si le siècle ne fut pas capa-
ble de porter tant de sagesse. En philoso-
phie, le grand empereur avait placé si haut
l'idéal de la vertu que personne ne devait se
soucier de le suivre ; en politique, son opti-
misme bienveillant avait affaibli les services,
surtout l'armée. En religion, pour avoir été
trop attaché à une religion d*État dont
il voyait bien la faiblesse, il prépara le
triomphe violent du culte non officiel, et il
laissa planer sur sa mémoire un reproche,
injuste il est vrai, mais dont l'ombre même
ne devrait pas se rencontrer dans une vie
si pure.
MARG-AURÈLE 255
Nous louchons ici à un des points les plus
délicats de la biographie de Marc-Aurèle.
Il est malheureusement certain que quel-
ques condamnations à mort furent, sous
son règne,' prononcées et exécutées contre
des chrétiens. La politique de ses prédéces-
seurs avait été constante à cet égard.
Trajan, Antonin, Adrien lui-même virent
dans le christianisme une secte secrète,
antisociale, rêvant le renversement de
l'empire ; comme tous les hommes atta-
chés aux vieux principes romains, ils cru-
rent à la nécessité de le réprimer. Il n'était
pas besoin pour cela d'édits spéciaux : les
lois contre les cœtus illiciti, les illicita collegia
étaient nombreuses. Les chrétiens tombaient
de la manière la plus formelle sous le coup
de ces lois. Certes, il eût été digne du sage
empereur qui introduisit tant de réformes
pleines d'humanité de supprimer les édits
256 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
qui entraînaient de cruelles et injustes con-
séquences. Mais il faut observer d'abord que
le véritable esprit de liberté, comme nous
l'entendons, n'était alors compris de per-
sonne, et que le christianisme, quand il fut
maître, ne le pratiqua pas mieux que les
empereurs païens ; en second lieu, quelV
brogation de la loi des sociétés illicites eût
été la ruine de l'empire, fondé essentielle-
ment sur ce principe que l'État ne doit ad-
mettre en son sein aucune société diffé-
rente de lui. Le principe était mauvais, selon
nos idées; il est bien certain, du moins, que
c'était la pierre angulaire de la constitution
romaine. Marc-Aurèle, loin de l'exagérer,
l'atténua de toutes ses forces, et une des
gloires de son règne est l'extension qu'il
donna au droit d'association. Cependant il
n'alla pas jusqu'à la racine ; il n'abolit pas
complètement les lois contre les collegia
MARG-AURÉLB 257
o
illiciia^ et il en résulta dans les provinces
quelques applications infiniment regretta-
bles. Le reproche qu'on peut lui faire est le
même qu'on pourrait adresser aux souve-
rains de nos jours qui ne suppriment pas
d'un trait de plume toutes les lois restrictif
ves des libertés de réunion, d'association,
de la presse.
A la distance où nous sommes, nous
voyons bien que Marc-Aurèle, en étant
plus complètement libéral, eût été plus
sage. Peut-être le christianisme laissé libre
eût-il développé d'une façon moins désas-
treuse le principe théocratique et absolu
qui était en lui. Mais on ne saurait re-
procher à un homme d'État de n'avoir pas
provoqué une révolution radicale en prévi-
sion des événements qui doivent arriver
plusieurs siècles après lui. Trajan, Adrien,
Antonin , Marc-Aurèle ne pouvaient connaître
i2.
258 CONFÉRENCES d'aNGLETERRE
des principes d'histoire générale et d*écouo-
mie politique qui n'ont été aperçus que de
notre temps, et que nos dernières révolutions
pouvaient seules révéler. En tous cas, la
mansuétude du bon empereur fut en ceci à
l'abri de tout reproche. On n'a pas, à cet
égard, le droit d'être plus difficile que Ter^-
tuUien : « Consultez vos annales, dit- il aux
magistrats romains, vous y verrez que les
princes qui ont sévi contre nous sont de
ceux qu'on tient à honneur d'avoir eus pour
persécuteurs. Au contraire, de tous les
princes qui ont respecté les lois divines et
humaines, nommez-en un seul qui ait per-
sécuté les chrétiens* Nous pouvons même
en citer un qui s'est déclaré leur protecteur,
le sage Marc-Aurèle. S'il ne révoqua pas
ouvertement les édits contre nos frères, il
en détruisit l'effet par les peines sévères
qu'il établit contre leurs accusateurs. » Il
MARC-AURÈLE 250
faut se rappeler que l'empire romain était
dix ou douze fois grand comme la France,
et que la responsabilité de l'empereur dans
les jugements qui se rendaient en province
était très faible. Il faut se rappeler surtout
que le christianisme ne réclamait pas sim-
plement la liberté des cultes ; tous les
cultes qui toléraient les autres étaient fort
à l'aise dans l'empire ; ce qui fit au chris-
tianisme et au judaïsme une situation à
part, c'était leur intolérance, leur esprit
d'exclusion.
Nous avons donc vraiment raison de
porter au cœur le deuil de Marc-Aurèle.
Avec lui la philosophie a régné. Un moment,
grâce à lui, le monde a été gouverné par
l'homme le meilleur et le plus grand de son
siècle. D'affreuses décadences suivirent;
mais la petite cassette qui renfermait les
t60 CONFÉRENCES D'aNGLETERRE
pensées des bords du Gran fut sauvée. Il en
sortit ce livrée incomparable où Épictète
était surpassé, cet Évangile de ceux qui ne
croient pas au surnaturel, qui n'a pu être
bien compris que de nos jours. Véritable
Évangile étemel, le livre des Pensées ne
vieillira jamais, car il n'affirme aucun dogme.
La vertu de Marc-Aurèle, conjme la nôtre,
repose sur la raison, sur la nature. Saint
Louis fut un* homme très vertueux, parce
qu'il était chrétien ; Marc-Aurèle fut le plus
pieux des hommes, non parce qu'il était
païen, mais parce qu'il était un homme
accompli. Il fut l'honneur de la nature hu-
maine et non d'une religion déterminée. La
science viendrait à détruire en apparence
Dieu et l'âme immortelle, que le livre des
P^5^^^ resterait jeune encore de vie et de
vérité. La religion de Marc-Âurèle est la
religion absolue, celle qui résulte du simple
MARC-AURÈLB 2«1
fait d'une haute conscience morale placée
en face de l'univers. Elle p'est d'aucune
race, ni d'aucun pays. Aucune révolution,
aucun changement, aucune découverte ne
pourront la changer.
FIN
TABLE
Conférences Hibbert.
l'« Conférence : En quel sens le christianisme est
une œuvre romaine 3
2^ Conférence : La légende de TÉglise romaine.
— Pierre et Paul 74
«3^ Conférence : Rome, centre de formation de
Tautorité ecclésiastique 101
4<^ Conférence : Rome capitale du catholicisme. 149
Conférence a l'Institution royale.
Marc-Auréle 209
543-30. -— CORBEIL. Typ. et stér. Crb^'b.